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Ce qu'il  ressort de l'organisation d'EDF pour la sûreté des réacteurs et des audits internes de sûreté est assez difficile à comprendre dans tous ses détails tellement les niveaux de responsabilités se superposent et sans résultats tandis que les stratégies individuelles de l'encadrement et des Directions pourrissent les relations entre services et équipes. C'est à se demander comment les inspecteurs de l'ASN détectent encore de gros problèmes de sûreté lors de leurs visites.

On sent depuis plusieurs années que les rats tentent de quitter le navire dans les meilleures conditions ou pour le moins d'ouvrir un parapluie de protection quitte à balancer des peaux de bananes aux collègues sur consignes de la Direction. La situation est telle que la Direction générale de la centrale du Tricastin ne cesse de changer, chaque directeur ou directrice ne restant en moyenne que quelques années d'affilée avant de prendre la fuite vers d'autres cieux. Ces mêmes directeur n'hésitant pas toutefois à se battre pour la poursuite de fonctionnement des vieilles casseroles à bout de souffle (1)

Organisations et ré-organisations conduisent à la désorganisation

centrale-nucleaire_Tricastin_Danger.jpgIl faut savoir qu'après la catastrophe nucléaire de la centrale atomique ukrainienne de Tchernobyl, en avril 1986, EDF avait fait évoluer une première fois son organisation interne en créant un nouveau service chargé de veiller au bon fonctionnement des installations (ce qui laisse à penser que ce n'était pas le cas jusque là) avec un pool d’ingénieurs (la filière indépendante de sureté) placé sous l'autorité de chaque chef de service "mission sureté et qualité (MSQ)" de chacune des 19 centrales nucléaires qu'ils doivent inspecter.

Leur  mission : vérifier que les salariés des "services conduites" qui pilotent les réacteurs nucléaires de chaque centrale atomique suivent bien les consignes et ne commettent pas d’erreurs dans l’analyse des situations que chaque réacteur rencontre. Ce qui se produit ponctuellement, même si les médias institutionnels n'en parle pas ou que l'incident grave est dissimulé, en passant parfois à deux doigts de la catastrophe.

Leur inspection est menée une fois tous les quatre ans et nommée par les initiés "évaluation globale d’excellence (EGE)". Y sont regardés si les équipes opérationnelles, notamment de la conduite, sont suffisamment formées et ne font pas d’erreurs de calcul (ça arrive lors de la divergence/redémarrage du réacteur). Erreurs qui pourraient déboucher sur une perte de contrôle de la réaction nucléaire et provoquer un accident majeur, une catastrophe atomique. Les agents de terrain rondier sont accompagnés, eux, lors de leur ronde pour s’assurer qu’ils relèvent bien les écarts et anomalies matériels. Une quarantaine d’inspecteurs auditent durant une quinzaine de jours tous les services : conduite, maintenance, chimie, formation,...

En principe, service indépendant chargé d’évaluer la sûreté des centrales, l’inspection nucléaire (IN) interne d’EDF est, au début des années 2000 frappée par une nouvelle réorganisation, placée aussi sous la responsabilité du patron de la direction de la production nucléaire (DPN) à Paris. Une nouvelle organisation vient se superposer à la première, fruit de rivalité et de zones d'influences entre membres de l'encadrement sous couvert de rationalisation et "fluidité" opérationnelle. Les rapports des inspecteurs après chaque audit remontent alors au directeur de la DPN à Paris et à son adjoint en charge de la sureté nucléaire qui les transmettent ensuite à chaque direction de centrale atomique pour qu'elle procède aux améliorations nécessaires au regard des problèmes détectés. Entre deux EGE, un audit à mi-parcours est réalisé pour vérifier que les alertes et demandes sur les problèmes les plus importants ont bien été sinon réglés pour le moins pris en charge.

 

Dés pipés

Mais les dés sont quelques peu pipés. D'une part, comme lors d'une "évaluation globale d’excellence (EGE) les réacteurs sont en fonctionnement, une pré-visite des équipes de conduite est effectuée pendant une semaine lorsque le réacteur est en arrêt pour rechargement de produits de fission atomique et réparations. Ce que regardent donc les inspecteurs c'est l’organisation de l’arrêt aux regard des guides, valables pour tous les sites, et le niveau atteint par tel ou tel centrale nucléaire. Les directions et équipes des sites peuvent donc se préparer avant que l’audit ne commence. Un peu comme lorsque les Directions de centrales savent à l'avance que les inspecteurs de l'ASN vont venir, on cache dans les coins se qui est dérangeant et on raconte quelques bobards pour gagner du temps.

Et puis, mais comment faire autrement?, les inspecteurs sont du sérail, de la maison car pour être inspecteur côté conduite, il faut au moins avoir été chef d’exploitation responsable d’une équipe de quart qui pilote deux tranches nucléaires dans une centrale. La complicité entre inspecteurs et inspectés est donc de mise. On ne se fâche en général pas entre collègues qui, un jour, pourrait devenir un supérieur. Et comme pour devenir précédemment chef d’exploitation il faut être ingénieur-conduite et suivre une formation validée par un jury national : toute la chaîne des auditeurs et des audités est en connivence et inter-dépendante. On lave donc le linge sale en famille. Comme inspection indépendante il y a mieux. Côté extérieur, c'est à dire ASN, ce n'est pas mieux.

 

Tricastin/sur-coups-tordus : le site de tous les dangers

pistolet.jpgEn juillet 2018, la Direction de la centrale nucléaire du Tricastin tente de débarquer un de ces inspecteurs "volants" de l'IN en plein déroulement de son audit interne de sécurité. Elle utilise un classique du genre en manipulant un autre responsable du site local pour harceler la cible.  Et pourquoi cela? Le mystère demeure jusqu'en novembre 2021 lorsque la victime comprend pourquoi elle s'était retrouvée du jour au lendemain harcelée par un de ses collègues puis placardisée. C'est à la lecture d'une enquête du Monde dont nous avions rendu-compte sur ce site internet que tout s'éclaire alors. Son collègue Hugo y dénonçait une stratégie délibérée de « dissimulation » d’incidents et d’atteintes aux règles de sûreté et des actes de harcèlements.

L'inspecteur nucléaire d’EDF raconte : "En 2015, c’est à Tricastin que j’ai réalisé ma première EGE en tant que membre de l’inspection nucléaire. Ce n’était pas ma première mission, j’avais déjà accompagné 4 ou 5 fois l’IN pour des audits. Je n’étais pas un débutant. Et quand vous arrivez à l’IN, vous êtes accompagné pendant les premières EGE par un parrain, qui vérifie vos compétences et votre légitimité... En juillet 2018, ma mission à Tricastin a été la dernière évaluation que j’ai faite". Que s'est-il passé entre-temps?

 

Le panier à crabes du Tricastin, la surveillance sur les salariés et le jeu des chaises tournantes illustrent la fin du mythe de "la grande famille"

Avec une vingtaine d’EGE à son actif l’inspecteur de l'IN est venu préparer la nouvelle évaluation. Nous sommes en juillet 2018 lors d’un arrêt de tranche d’un des quatre réacteurs de la centrale atomique. Comme il est prévu de n’auditer que le service conduite, n’y participe que le pilote responsable de l’équipe. La remise de l’audit a été avancée à l’automne 2018 car une visite décennale d'importance - la quatrième du réacteur 1 de Tricastin qui va conditionner la poursuite au-delà de 40ans de tout le parc nucléaire français - est prévue l’année suivante et tous les moyens de la centrale y seront mobilisés.

En 2018 par rapport à 2015 l’équipe de direction de la centrale nucléaire a encore changé : la directrice de l’unité a été nommée directrice déléguée de la direction de la production nucléaire (DPN) à Paris et a quitté Tricastin. C'est l'ancien directeur délégué production de 2015 qui la remplace. Un nouveau chef de service conduite a aussi été nommé. C’est "Hugo", le salarié qui a précédemment témoigné dans le journal "Le Monde" et que connaissent tant le "pilote/superviseur de l'Inspecteur lorsqu'il était lui-même chef de service conduite dans une autre centrale tandis que Hugo y était chef du service mission sûreté qualité/MSQ que l'inspecteur qui l'avait croisé déjà dans cette autre centrale.

panier-de-crabes_complices.jpgMais... en arrivant à Tricastin en juillet 2018, l'inspecteur et son pilote savent déjà qu’Hugo pourrait être en difficultés vis à vis de sa hiérarchie par des renseignements ayant fuité d’une entité interne à EDF, le pôle compétence conduite. Ce service supervise l’ensemble des chefs de service conduite. "Cette entité nous avait dit qu’elle avait deux chefs de service "sous surveillance", dont Hugo. Pour quelles raisons?" L'inspecteur n'en saura pas plus et au demeurant s'en moque. Dommage. D'autant que lui-même va être instrumentalisé.

Au fil des jours l'inspecteur audite donc les opérateurs en salle de commande, la documentation de l’arrêt de tranche, les régimes de consignation qui permettent de mettre en sécurité un équipement pour autoriser sa maintenance, les rondes des agents de terrain,...  Mais depuis le lundi matin à son arrivée dans la centrale du Tricastin, l'inspecteur a un « chaperon », qui le suit partout. "C’est la première fois que ça m’arrivait, il notait tout ce que je faisais et passait derrière mon dos pour interroger les personnes que j’avais interviewées... En salle de commande, un opérateur lui a dit de me foutre la paix, que tout se passait bien avec moi. Cette personne débriefait ma journée auprès du chef du service conduite et de la direction du site pour essayer de démontrer que je me comportais mal. » L'inspecteur serait-il inspecté? Le chaperon est en formation pour devenir lui-même chef d’exploitation , et est donc loin d’avoir les qualifications nécessaires pour juger de la qualité du travail d’un inspecteur nucléaire. Sauf que pour les Directions l'adage "diviser pour régner" est un classique du genre.

 

Tensions relationnelles à tous les étages pour le plus grand bonheur des Directions

En fin de journée lors des évaluations en arrêt de tranche, du lundi au vendredi, des réunions se déroulent pour échanger sur d’éventuels désaccords avec les responsables de la centrale. Y participent le chef du service conduite, des membres de la direction et l’inspecteur qui fait part de ses constats. « Dès que j’essayais de parler, le chef d'équipe (Hugo) me coupait systématiquement la parole, remettant en cause tous mes constats, y compris ceux qui étaient positifs ! Jamais, je ne m’étais retrouvé dans une telle situation. » Manifestement le chef du service conduite répond à une demande de sa propre hiérarchie, vu la façon dont l’un des membres de la direction présent à ces réunions tente de le soutenir. « Cette personne était un ancien pilote de l’inspection nucléaire,  je l’ai interpellée plusieurs fois pour lui rappeler qu’il avait été à ma place et que son comportement n’était pas acceptable. Ça l’a fait taire. »

croc-en-jambe.jpgLors de la réunion du mercredi soir, le chef de service conduite (Hugo) contredit les constats de l'Inspecteur IN sur les régimes de consignation dont les délais de certains ont expiré avant que la maintenance ne soit réalisée. (une situation anormale fréquente au Tricastin depuis des années comme en atteste les compte-rendus d'inspections de l'ASN). Rendez-vous est pris le lendemain matin en salle de consignation pour vérifier le différent. Devant deux salariés au travail l'Inspecteur montre les consignations expirées. Le chef de service conduite le prend mal et reproche à l'Inspecteur de le mettre en défaut devant sa propre équipe. Il menace de se plaindre auprès de la direction du site et de la DPN.

Une nouvelle réunion est programmée pour le lendemain matin, avant la restitution de la mission auprès de la direction du site. Et les vieux fantômes sortent du placard. En 2015 le précédent rapport de l'inspecteur avait été sévère et pas du tout apprécié par la Direction du Tricastin. "Lorsqu’on a su que tu venais, on a contacté le directeur sûreté de la DPN, ainsi que le directeur de la DPN et son adjointe à Paris pour leur signaler qu’on ne te voulait pas sur cette évaluation." Alors tout au long de la semaine, les "locaux" font remonter à Paris, au niveau de la direction du parc nucléaire, des notes critique sur l'Inspecteur. Ca balance pas mal à Paris.

Au vu des tensions le pilote/superviseur de l'Inspecteur décide de présenter seul l’évaluation à la direction de la centrale nucléaire du Tricastin. L'Inspecteur : « Mon pilote m’a soutenu mais il ne s’est pas tout de suite rendu compte de la violence que j’endurais. Après coup, il m’a dit qu’il regrettait de ne pas avoir mis fin aux restitutions le soir.... Il a aussi informé le directeur de l’inspection nucléaire, mais je n’ai jamais reçu la moindre marque de soutien de sa part ou de la DPN. » C'est qu'au sein de la DPN, l’inspecteur nucléaire s’estt fait quelques inimitiés pour avoir refuser de modifier un rapport à charge contre une autre centrale nucléaire. Un site dont l’un des principaux cadres dirigeants avait des appuis importants au siège parisien.

 

Les salarié-es enjeux des Directions aux abois

Pour l'Inspecteur : pas de doute. Si Hugo s’est comporté de la sorte c’est parce qu’il en a reçu l’ordre. « N’importe quel chef de service à qui la direction d’une centrale aurait demandé de me saquer l’aurait sans doute fait. Un chef de service a trop d’enjeux de carrière, car il peut être nommé un jour directeur d’un site. Refuser d’appliquer un ordre démontrerait qu’il n’est pas sur la même ligne managériale. Les SMS évoqués par Le Monde montrent d’ailleurs qu’Hugo appliquait des ordres de sa direction. Mais la violence avec laquelle il l’a fait lui appartient. Ces SMS ont été très violents pour moi, par la façon dont je suis désigné : « Le gars ». Ce langage est indigne de la direction d’un site alors qu’EDF prône le respect de ses collaborateurs. »

Dans l’article du Monde, le chef de service conduite Hugo reconnaît avoir « participé au jeu (sic) » consistant à « pousser à bout et dégager (re-sic) » l’inspecteur en plein audit : « J’ai dû me montrer dur avec quelqu’un qui faisait juste son boulot », précisait encore celui qui a été chargé de « traiter son cas au gars de l’IN », dans les colonnes du quotidien... Une attitude s’expliquant par le fait, notamment, de  la pression maximale dans  la centrale nucléaire du Tricastin. Vieille de plus de 40 ans, c'est l'une des centrales les moins bien classées du parc nucléaire français en matière de sûreté. Et la plus menaçante pour la région et le pays. On ne peut pas faire de miracle et gagner une course avec un vieux canasson de rebut.

Tuyauterie-centrale-nucleaire_corrosion-fuite.jpgUn seul membre de la hiérarchie de la centrale atomique du Tricastin s’est, semble-t-il, désolidarisé de la situation. « Cette personne m’a réconforté et m’a donné des éléments d’explications sur son comportement (du chef de service conduite ) » explique l'inspecteur qui estime que la direction de la production nucléaire (DPN) à Paris a tenté d’utiliser la semaine d’évaluation à Tricastin pour le dégager en même temps que Hugo (le chef de service conduite). 

Mensonge de la direction de EDF couverte par l'ASN

« Quand je lis le droit de réponse d’EDF à la suite de l’article du Monde, l’entreprise noie le poisson et ment sur ce qui s’est réellement passé à Tricastin, et qui ne concernait pas la filière indépendante de sureté, mais l’inspection nucléaire. En faisant ce démenti dans ces termes, EDF couvre en fait la violence que j’ai subie, alors que nous avons un statut similaire à celui de l’ASN, qui doit nous protéger des menaces et pressions. C’est une entorse grave aux règles de transparence et de sûreté ».

Mais, encore une fois, l'Autorité de Sûreté Nucléaire - à la fois inspection des installations nucléaires et inspection du travail pour les salariés du nucléaire - couvre l'innommable : « J’ai sollicité le directeur général et l’inspecteur en chef (de l'ASN), je n’ai eu aucune réponse. C’est intolérable que l’ASN ne fasse pas a minima une enquête sur ce qui s’est passé et les entraves que nous avons eues. Je m’interroge sur leur réelle neutralité alors qu’ils font le strict minimum encore aujourd’hui sur les faits de harcèlement que je subis toujours. »

Le conseil des Prud’hommes est saisi par l'inspecteur pour faire reconnaitre cette situation qui perdure depuis 2018 et demander des dommages et intérêts d'autant que sa carrière a été gelée pendant au moins trois ans. Le tribunal de Paris a aussi enregistré une plainte contre EDF pour harcèlement moral.

Sollicitées, ni la direction de la centrale du Tricastin, ni l’ASN n’ont souhaité répondre aux questions de "Blast". Evidemment.

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(1) https://www.sauvonsleclimat.org/fr/base-documentaire/30-directeurs
source originelle : https://www.blast-info.fr/articles/2022/edf-la-machine-a-broyer-tricastin-un-inspecteur-nucleaire-harcele