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En cas de fuite accidentelle interne d’hexafluorure d’uranium (UF6) fabriqué sur le site du Tricastin avant son envoi sur le site Orano de Romans sur Isère, un dispositif post-accidentel mobile autonome nommé "ET6" doit être raccordé au bâtiment du complexe chimico-nucléaire d'Orano (ex-Areva) pour traiter les gaz mortels issus de la fuite d’UF6 et extraire l’atmosphère du bâtiment.

Cet appareillage est un "Elément important pour la protection (EIP)". Il est rattaché administrativement et organiquement aux bâtiments de crise de l’INB 178. L'INB ((Installation Nucléaire de Base) 178 est un ensemble de parcs uranifères d’entreposage d’uranium et de nouveaux locaux de gestion de crise d'Orano créée après le déclassement d’une partie de l’ Installation Nucléaire de Base Secrète (militaire) du site du Tricastin.

En cas de fuite de gaz mortel il faut faire vite, très vite et le matériel comme les salariés en charge doivent être parfaitement opérationnels.

 

Un matériel non-opérationnel sur les installations censées faire appel à lui

socatri-plan-Tricastin.gifCe dispositif technique ET6 peut être utilisé pour différentes installations de la plateforme Orano du Tricastin :
. RECII de l’installation de chimie nucléaire INB 168 (usine Georges Besse II d'enrichissement de l’uranium par augmentation de la proportion d'isotope fissile dans l’uranium)
. l’unité 64 de l’installation Philippe Coste (COMURHEX II qui a coûté 1,15 milliards d’euros) qui effectue la conversion de l'uranium nécessaire à la fabrication du combustible nucléaire, elle est située dans le périmètre de l’Installation Nucléaire de Base INB 105
. l’atelier EM3 de l’installation W située dans le périmètre de l’INB 155 qui transforme l'UF6 appauvri issu de l’usine Georges Besse 2 en U3O8 (Uranium de Retraitement/URT). Il est entreposé sur le site Orano du Tricastin pour une part, l'autre part est expédiée à l'étranger (Russie) pour un nouvel enrichissement que seul ce pays pratique car extrêmement dangereux.

Le dispositif post-accidentel mobile autonome ET6 peut également être utilisé sur d'autres installations telles celles de  Framatome à Romans sur Isère, distante de plus de 90km;  Ces installations fabriquent les pastilles d'uranium enrichi se retrouvant au coeur des réacteurs atomiques empilées sous forme d'immenses crayons (ce sont elles et le défaut de conception qui ont mis en rideau l'EPR de Taishan co-construit par EDF en Chine).

Autant dire que le matériel a intérêt à être régulièrement entretenu et testé afin qu'il puisse fonctionner correctement pour l'ensemble des installations nucléaires sur lesquels il est censé devoir être mis en action. Mais ce n'est pas le cas.

Pour l’unité 64 de Philippe Coste au Tricastin le raccord (des trémies) est censé être le même que sur Framatome à Romans sur Isère. Malheureusement, c'est bête, aucune pièce adaptatrice n’est prévue pour connecter les gaines de l’ET6 sur l’unité 64.  Pourtant lors des essais réalisés en 2019 sur ces installations, les gaines de connexion du dispositif et le raccord des trémies des installations n’étaient déjà pas compatibles. Framatome a donc dû développer un adaptateur spécifique dont il n'avait ni envisagé la possibilité ni prévu la fabrication. Mais on le sait : les beaux plans élaborés par la technostructure nucléariste et annoncés à grand coup de trompettes dans les médias institutionnels ne fonctionnent que très rarement.

 

Sur 9 engagements pris depuis 2020 par Orano-Areva, seus 4 ont été respectés

Lors d'une inspection des bâtiments de crise du site nucléaire Orano Chimie-Enrichissement (CE), intégrés à l’INB 178, qui a eu lieu le 11 mai 2022 (2) afin de vérifier le respect des engagements issus des inspections précédentes qui avaient révélées bien des situations non-conformes, les inspecteurs sont tombés de haut. En consultant les documents de preuve de l’état d’avancement des actions correctrices permettant le fonctionnement automatique du dispositif post-accidentel mobile la réalité est apparue crument : c'est le bordel!

Dans un doux euphémisme la lettre qu'ils ont adressée à la Direction d'Orano-Tricastin est cinglante ; "Au vu de cet examen, l’appréciation des inspecteurs est mitigée". Pour le moins car sur les neuf engagements vérifiés, seulement quatre ont été menés à terme sans demande complémentaire de corrections. Des retards sur  les engagements pris depuis 2020 (1) se sont multipliés.

tower-of-babel.jpgD'une part les différentes entités intervenant ou rédigeant des documents opérationnels ou liés au référentiel sont loin d'être compréhensibles par tous les intervenants, chacune utilise des termes différents pour le même type de dispositif ou d'opération : " il parait nécessaire d’homogénéiser les documents" cinglent les inspecteurs.

D'autres part l’ordonnancement des "Contrôles et essais périodiques" (CEP), notamment ceux de bon fonctionnement sur les trois installations du Tricastin, qui doivent avoir lieu tous les trois ans ne se sont pas déroulés ou ont été raccourcit et incomplets.

 

L'enfumage d'Orano pour masquer la non-compatibilité du dispositif post-accidentel mobile ET6

Ainsi comme le dernier test sur installation "Philippe Coste" a été réalisé en 2019,  la date des nouveaux contrôles et essais était programmée pour le 1er avril 2021. Mais au 5 mai 2022 ils n'avaient toujours pas eu lieu. Alors Orano a tenté de faire passer un autre exercice réalisé par la Force d’intervention nationale d’Areva-Orano (FINA*)  le 20 septembre 2021 pour un "Contrôle et essais périodiques" (CEP) du matériel ET6 ce qui ne correspond pas du tout au mode opératoire d'un test  "Contrôles et essais périodiques"/CEP (TRICASTIN-18-012458). Qui ne tente rien n'a rien , comme on dit dans le métier...

Malheureusement pour les enfumeurs, le compte rendu de cet exercice de la FINA (référencé REX-ORN-FINA-2021-029) révèle que le dispositif ET6 n'a été mis en œuvre uniquement  qu'« à l’extérieur du bâtiment, sans intervention à l’intérieur du bâtiment car l’installation est en exploitation ». Pourquoi ? c'est simple : la ventilation des installations doit être à l’arrêt pour pouvoir tester à l'intérieur le dispositif et ses connexions aux installations. Mais ce léger détail préalable aux contrôles et aux essais de bon fonctionnement n’était pas précisé dans les différents modes opératoires à accomplir par la force d'intervention. Une force qui a de sacrées faiblesses.

Une mise à jour des modes opératoires des Contrôles et Essais des installations de Philippe Coste, de EM3 et de RECII (4) s'imposerait peut-être dare-dare non? Histoire de préciser clairement les préalables nécessaires lors d'une intervention.

Pas trop dupes, les inspecteurs de l'ASN sermonnent Orano. En clair : arrêter de nous prendre pour des cons et "réalisez le CEP de bon fonctionnement du dispositif post-accidentel mobile dénommé ET6 sur l’installation Philippe Coste en 2022" et au passage "de revoir le plan d’entretien... et de bon fonctionnement ... en collaboration avec le service exploitant". Et pour être précis : "Si une pièce adaptatrice est effectivement mise en œuvre, vous mettrez à jour les documents opérationnels et éventuellement le référentiel de Philippe Coste précisant son entreposage et son utilisation". On se croirait à l'école, le surveillant-général admonestant le nouveau venu dans l'établissement scolaire et pas encore au fait du règlement.

 

Chef, chef on ne trouve ni la clef du groupe électrogène ni la caisse contenant le matériel

La Force d’intervention nationale (FINA) d’Orano précise dans un compte-rendu avoir rencontré plusieurs difficultés, notamment  « le groupe électrogène était fermé à clé avec aucune clé dans ET6 ». (Ca rappelle la fuite du bac de produits uranifères où les intervenants ont cherché désespérément la clef de l'armoire où était entreposée la pelle nécessaire à l'intervention alors que la personne qui la possédait était en congés**.) Et en plus « la caisse contenant le matériel était absente du châssis du groupe électrogène, celle-ci avait été transférée dans la réserve de l’UPMS ».

clefs-rouillees-Areva-Orano.jpgEt oui, pour faire des économies certainement, ou bien pour s'amuser comme des petits fous entre Directions d'installations nucléaires, le groupe électrogène n’est pas réservé au seul dispositif post-accidentel mobile et peut être utilisé à d’autres fins. Même si les « exigences ECS (Evaluations complémentaires de sûreté) » précisent que « les dispositifs mobiles et autonomes permettant d’extraire l’atmosphère du bâtiment et de traiter les gaz extraits pour les installations présentant des risques de fuite d’UF6 liquide » doivent être entreposés dans un environnement protégé ou en redondance.

Il serait bien quand même de "connaitre à tout moment l’emplacement des différents modules du dispositif, ce qui ne semble pas être le cas, même en exercice programmé... afin que le dispositif ET6 puisse être mis en œuvre de façon opérationnelle" écrivent les inspecteurs ASN dans leur lettre à la Direction d'Orano-Tricastin. Mais qui va payer alors? on a déjà ponctionné un max dans la poche des contribuables. Donc pour corser le jeu, Orano envisage la possibilité d’entreposer le dispositif mobile post-accidentel ET6 sur une plateforme logistique située carrément en dehors du site du Tricastin... Et c'est qui qui va détenir la clef? Et c'est qui qui va s'y rendre dare-dare à cloche pieds? Et c'est qui qui va détenir les fiches de procédures? Et c'est qui qui va conduire le camion jusqu'à Romans sur Isère si nécessaire? Faudrait pas non plus que le collègue soit ce jour là en RTT ou en congés.

 

Avec ou sans eau, le pastis ?

Cerise sur le gâteau, lors de l'exercice du 20 septembre de la FINA la "Force d'Intervention" ne disposait pas des modes opératoires ni de fiches réflexes donnant les principales instructions pour faire fonctionner le dispositif ET6. C'est l'histoire du "lièvre et la tortue" en plein fuite de gaz mortels. De toute manière est-ce que cela aurait servit à quelque chose? On en doute tout comme le texte du compte-rendu : " le dispositif ET6 était complexe" et "les termes employés dans les documents opérationnels pouvaient parfois être ambigus. Par exemple, l’alimentation en eau du dispositif a donné lieu à divers questionnements lors de l’inspection du fait de la méconnaissance du dispositif (utilisation systématique ou non de la bâche, eau de refroidissement ou simple eau d’alimentation, etc.)."
 
eau-gazeuse.jpgIl est donc recommandé aux spécialistes de la grande industrie de pointe nucléaire : "Vous prendrez les dispositions nécessaires pour qu’un mode opératoire soit disponible pour les équipes d’intervention lors d’exercices pouvant avoir lieu en dehors des CEP planifiés". Et quand même les gars, essayer de vous tenir à jour car si le dispositif ET6 ne fonctionne actuellement qu’en mode manuel, des sondes de conductivité doivent être modifiées afin que le mode automatique soit opérationnel. Ah ça se complique encore.
 
Si le choix technique des nouvelles sondes a été déterminé depuis janvier 2022, une fiche d’évaluation de modification / demande d’autorisation de modification (FEM/DAM) doit être élaborée. Orano s’est engagé oralement à le faire au plus tard pour juin 2022. Comme le proclame Orano sur ses sites internet, elle est : "L'expertise sur tout le cycle du combustible nucléaire". On y croit ?
 
Fi de la tablette numérique, retour au bon vieux papier pour les rondes de surveillance
 
Ne soyons pas trop durs avec le nucléariste car il innove quand même. Ainsi des rondes mensuelles des bâtiments de crise qui son effectuées sur le site Orano du Tricastin (5). C'est l'occasion de repérer les problèmes et défaillances passées inaperçues. Dans le mode opératoire l’utilisation de tablettes informatiques et d'un outil  informatique de relevé de ronde nommé "GIREX " permettent de mentionner et compiler les données pour qu'une intervention corrective ait lieu par la suite. . Or ces outils du XXIème ont été abandonnés pour revenir à une traçabilité sous format papier des rondes. Pourquoi pas?
 
D'autant que déjà en novembre 2019 (6) l'explication avait été imparable : "l’ergonomie du relevé de ronde papier et GIREX (ont révélé) que le compte-rendu informatique permet beaucoup plus difficilement de lire les observations qui y ont été mentionnées par le rondier, notamment du fait que l’espace réservé aux commentaires lisibles à l’écran est petit et bien souvent occupé pour la mention relative à l’absence de code barre." Chapeau les concepteurs de la modernité! En fait pour accéder à l’intégralité du commentaire, il est nécessaire d’ouvrir des sous objets du compte-rendu, ce qui est quelque peu "chronophage pour le chef de quart ou son adjoint qui doivent analyser le compte-rendu de ronde". A l’inverse, le formulaire papier permet, en l’état, d’identifier instantanément les non conformités et observations relevées par le rondier.
 
Mais dans ce cas là il serait certainement intéressant que ce soit indiqué dans le document de référence pour prendre en compte les pratiques réelles. Et éventuellement de permettre au jeune collègue rondier qui arrive sur le site de ne pas avoir à chercher pendant des heures les tablettes informatiques devenues inutiles et de s'orienter plutôt vers la photocopieuse pour récupérer quelques feuilles et un stylo.

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* « Composée d’environ 200 employés volontaires d'Areva et de divers équipements, la Fina doit pouvoir apporter son soutien en 48 heures sur tous nos sites », expliquait le directeur de la gestion de crise d’Areva en 2016. (Elle compte un potentiel vivier de 500 volontaires, l’objectif étant d’en atteindre 1 000 en 2017). L'histoire ne dit pas ce qu'il en advint.
(1) courrier TRICASTIN-20-109963 du 5 novembre 2020 d'Orano transmis à l'ASN sur l’état d’avancement de la mise en conformité du dispositif ET6.
(2) Référence courrier : CODEP-LYO-2022-024708 / Inspection n° INSSN-LYO-2022-872 du 11 mai 2022 / Thème : Respect des engagements / Références : Code de l’environnement
(4) respectivement TRICASTIN-18-012458, TRICASTIN-18-012457 et 8000J0FX56447)
** http://coordination-antinucleaire-sudest.net/2012/index.php?q=fuite
(5)
mode opératoire TRICASTIN-17-004385
(6) Réf. : CODEP-LYO-2019-048393 du 18 novembre 2019