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Le jugement est tombé.  Leila salariée hôtesse d’accueil à la centrale nucléaire de Tricastin, sous-traitée d'EDF devenue lanceuse d’alerte, a retrouvé le sourire. Son licenciement pour faute grave vient d'être annulé (ce 31 mars 2022) par le tribunal administratif de Versailles après plusieurs années de combat contre cette injustice. C'est le média en ligne indépendant "Blast" qui le révèle.

La procédure de licenciement avait été engagée en juillet 2019 par son employeur, la société sous-traitante d'EDF-Tricastin "Euralog Agency", et validée par la sinistre Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Cette dernière faisant office, par dérogation au droit commun, d’inspection du travail pour les salarié-es du nucléaire.

EDF-Tricastin, la centrale atomique ouverte aux quatre vents

Depuis 2011 date de son embauche, Leila était témoin de dysfonctionnements importants et graves dans la sécurisation et la sécurité organisationnelle de la centrale atomique : « la responsable de l’accueil n’en faisait qu’à sa tête. Elle prenait des libertés avec les demandes d’accès pour les salariés de la sous-traitance, en allongeant les passes au-delà de la date de fin de chantier ou en leur donnant accès à des zones où ils ne devaient pas se rendre ». Un exemple parmi d'autres car cette violation des règles de base de la sécurité n’a pas été la seule. Ainsi la non-actualisation des fichiers internes des personnes autorisées à accéder aux installations. Une mise à jour des fichiers bien loin d'être régulière malgré qu'après les attentats terroristes du 13 novembre 2015 ait été renforcée la sécurité des centrales nucléaires et créé au niveau national le CoSSem avec un  coordinateur général de la sécurité nucléaire.

autorisations_zones-controlees_nucleaire_EDF-Tricastin.pngDeux fois par jour, matin et soir, un fichier national autorisant ou interdisant l’accès aux salariés d’EDF et de la sous-traitance est envoyé aux directions des 17 centrales nucléaires du pays avec obligation pour chacune d’elles d’intégrer au même rythme les données à leur propre fichier d’accès local. L'instruction de toutes les demandes d’accès aux installations relevaient auparavant des différentes préfectures. « Il est arrivé que ces mises à jour ne soient pas faites ou très partiellement durant plusieurs jours. On aurait pu laisser entrer des gens dangereux qui auraient pu commettre le pire ! »

Face à ces manquements aux règles basiques de sécurité et à l'autoritarisme de la responsable de l'accueil, Leila alerte les responsables de la centrale nucléaire en 2018. « Elle était très autoritaire, elle nous parlait mal et elle faisait craquer les hôtesses... Quand elle a décidé de renouveler les autorisations pour l’année suivante de son propre chef, je m’y suis opposée et on a décidé avec les autres salariées de prévenir notre direction ». L'entreprise sous-traitante tergiverse et refuse de rencontrer les salariés. « Il a fallu que la direction d'EDF-Tricastin convoque le patron de la société pour qu’il accepte de nous rencontrer". Mais cette réunion n'aboutit à rien. "Au bout d’une semaine, tout ce qu’il nous a proposé c’est des excuses de la responsable et de son adjointe." Mais elle ne lache pas : " je l’ai contraint à faire un compte-rendu dans lequel il reconnait les dysfonctionnements ».

Omerta et complicités

Leila contacte aussi les syndicats du site mais : " Ils n’ont rien fait car on n’est pas salariés d’EDF". Un syndicaliste accepte toutefois d’en parler directement à la direction de la centrale. Leila contacte aussi la direction de la production nucléaire à Paris qui finit par organiser une réunion avec des directeurs de Tricastin. Leila pense que la crise va enfin trouver une solution : « La veille, la cheffe de site EDF me demande de lui apporter les explications des procédures qu’elle ne maîtrisait pas pour préparer la réunion. Ainsi que les documents, dont les demandes d'autorisation remplies illégalement par ma responsable en imitant la signature d'une salariée d'EDF. L’entretien a duré de 17h30 à 19h en présence de son adjoint. Elle m’a vivement conseillé de faire des copies pour apporter à cette réunion du factuel au directeur des ressources humaines du site. Finalement, les directeurs m'ont remercié de les avoir prévenus. » Mais les dés sont pipés.

Centrale-nucleaire-de-Tricastin_batiment-reacteur_batiment-combustibles-uses_prise-eau_rejet_02.jpgQuelques jours plus tard, Leila est convoquée à une nouvelle réunion en présence de la salariée dont la signature a été contrefaite. Cette dernière affirme alors que c’est bien elle qui... a signé les autorisations, tout en admettant avoir un doute pour une signature. « Pourtant, dans deux cas au moins, cette personne était absente, en arrêt maladie, et ne pouvait donc pas les avoir signées ! » dénonce Leila.
Qui pense bien que c’est EDF qui a demandé à son employeur "Euralog Agency" de la virer. « Ils ont utilisé contre moi le fait que j’avais montré les documents aux responsables de la centrale pour me virer pour faute grave, avec mise à pied. »

Alors que Leila a alerté des manquements graves constatés à Tricastin, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) valide la procédure de licenciement. « L’inspectrice du travail qui m’a reçue à l’ASN était surtout inquiète parce qu’elle devait rendre compte au haut fonctionnaire de la défense et de la sécurité, que j’avais aussi saisi. Il l’a même appelée alors qu’on était en réunion ».

L’ASN qui n'a de cesse de protéger les intérêts économico-politique du lobby nucléaire et est régulièrement roulée dans la farine par les entreprises du secteur continue dans son attitude servile comme l'a constaté Leila : « Si la responsable de l’accueil faisait n’importe quoi avec les accès des sous-traitants, en revanche nous avions des consignes très strictes à respecter en cas d’arrivée d’inspecteurs de l’autorité de sûreté nucléaire : il fallait les bloquer à l’accueil et les empêcher de pénétrer dans la centrale, sous n’importe quel prétexte. Je n’ai jamais compris pourquoi ils acceptaient d’être traités de cette façon alors qu’ils savent qu’ils peuvent entrer dans une centrale à tout moment sans être contrôlés ! » Mais l’Autorité de sûreté nucléaire, interrogée par "Blast, affirme qu'il n'y aurait rien d'anormal, aucun problème : « Tricastin est un site sur lequel les inspecteurs de l’ASN sont toujours entrés facilement, et où il n’y a jamais eu de problème d’accueil, assure un responsable de la communication de l’Autorité. Aucun blocage, ou même retard n’a été constaté lors des accès au site des inspecteurs de la division de Lyon ».

Ce 31 mars 2022 en cassant la procédure de licenciement, le tribunal administratif de Versailles permet maintenant à l’ex-employée d’Euralog de faire jouer ses droits et saisir le conseil des Prud’hommes pour dommages et intérêts. Contactés par Blast, EDF a refusé de réagir et de préciser si l'entreprise fera appel tandis que la direction d’Euralog se réfugie dans un bruyant... mutisme.

(source originelle : Thierry Gadault pour "Blast" https://www.blast-info.fr/articles/2022/edf-la-machine-a-broyer-tricastin-la-centrale-nucleaire-ouverte-aux-quatre-vents-yxFS75YVQW2HMt3xtI6DUA)
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