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A la suite de la décision de l’exécutif de renouveler les composantes de la force de frappe de "dissuasion" nucléaire, la quantité de déchets dangereux, mortels et polluants va encore croître dans un silence total entretenu par la complicité du législateur depuis des décennies. La transparence sur le sujet des déchets nucléaires militaires est pourtant un élément essentiel qui détermine la sécurité des populations, de l’environnement et la santé des générations futures. Or la comptabilité opaque des chiffres, le défaut de prise en compte de tous les déchets produits, comme de ceux enfouis dans un territoire étranger, le manque de données sur le coût du démantèlement des installations et, plus généralement, l’absence de débat posent un problème sérieux et une atteinte grave à la démocratie et au pouvoir du peuple.

148 630 m3 de déchets militaires radioactifs et 1 670 000 m3 de déchets radioactifs "civils"

En février 2021, lors du lancement du nouveau programme de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de troisième génération (SNLE 3G) tricolore, la ministre des armées, Florence Parly (énarque, science-po, haut fonctionnaire, ancienne socialiste, DG chez Air-France et à la Sncf) déclarait que « les derniers marins qui patrouilleront à bord des SNLE-3G ne sont pas encore nés ». Ajoutons : ni les hommes et les femmes qui auront à gérer les déchets nucléaires pour des dizaines de milliers d’années et qui subiront les atteintes à la santé et à la vie correspondantes !

sous-marin-nucleaire_Suffren_E-Macron.jpgSelon l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), en 2021 ces déchets radioactifs militaires représentent 148 630 m3 (9 % du stock total de 1 670 000 m3 de déchets atomiques). Mais ce chiffre interroge en raison d’incohérences présentées dans l'étude « Déchets nucléaires militaires. La face cachée de la bombe atomique française » (disponible sur www.icanfrance.org et www.obsarm.org).

Ainsi des données ont soudainement augmenté – passant de 760 m3 à 6 400 m3, par exemple, sur le site historique de la butte de Pierrelatte (Drôme), pourtant fermé depuis 1977 – ou diminué sans
explication. Par exemple, les déchets à haute activité passent de 239 m3 en 2004 à 236 m3 en 2007, puis à 232 m3 en 2016. Les déchets issus des expérimentations nucléaires dans le Sahara sont, eux,
totalement ignorés.

En Vaucluse-Drôme

En Drôme-Vaucluse, sur le site atomique du Tricastin, l'usine militaire de Pierrelatte d'enrichissement de l'uranium à des fins militaires a produit de 1960 à 1996 de l'uranium enrichi à 90 % destiné à la fabrication d'armes nucléaires dans la course à bombe et à la force de frappe nucléaire française.  Le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) l'a exploitée jusqu’en 1978 puis en a confié l'exploitation à Cogema (Areva) dans le cadre d’une convention avec le ministère de la Défense. La construction de l'usine Eurodif par le CEA pour l'enrichissement dit civil en est l'avatar.

À partir de 1996 le démantèlement de l'usine a été entrepris, la maîtrise d’ouvrage du programme de démantèlement état assurée par la Direction des applications militaires (DAM) du CEA, qui agit pour le compte du Ministère de la Défense. celui-ci (c'est à dire le contribuable) en assure le financement. La maîtrise d’œuvre est assurée par Cogema, exploitant nucléaire du site. L'objectif initial du démantèlement était un démantèlement partiel comprenant la décontamination et la destruction de tous les bâtiments en dehors du bâtiment abritant le réacteur nucléaire qui restera confiné. Une surveillance de l'environnement ultérieure est donc en principe nécessaire. Mais, achevé officiellement en 2008, ce démantèlement n'a pas donné lieu à un inventaire officiel des déchets radioactifs mortels. Et  la création d'un stockage sécurisé sérieux n'a pas plus été entrepris. Les déchets ont été jetés en tas au fur et à mesure de la production créant alors une butte mortelle au long du canal de Donzère-Mondragon. Butte qui a été ces dernières années recouverte d'un film plastique puis simplement recouverte de terre et de gazon.

Des stocks de matières nucléaires ou de déchets ?

Malgré les alertes de la Cour des comptes et de l’Autorité de sûreté nucléaire, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) continue en parallèle de vouloir considérer 198 tonnes de combustibles radioactifs usés de la marine militaire nationale comme des « stocks de matières », et non comme des déchets nucléaires.  Ce refus de faire évoluer ces « stocks » en « déchets » est certainement dû au coût de leur traitement, quand on sait que sa faisabilité industrielle au sein de l’usine de La Hague (Manche) n’a pas été démontrée à ce stade, selon le plan national de gestion des matières et déchets radioactifs.

2022-02-29_F-Roussel.jpgEn partant de l’hypothèse d’une augmentation qui suivrait une courbe équivalente à celle de ces vingt dernières années, les déchets nucléaires militaires devraient représenter en 2100 un volume minimal de 259 762 m3. Beaucoup plus si la folie de Macron et des autres leaders politiciens pro-nucléaires (Pécresse, Zemmour, LePen, Roussel, Hidalgo) de relancer le nucléaire en France et de construire de nouveaux réacteurs atomiques (type EPR) un peu partout sur le territoire voyait le jour.

Combien de Françaises et de Français ont-ils conscience que des déchets nucléaires militaires seront enfouis dans le futur centre de stockage géologique profond de déchets radioactifs Cigéo à Bure
(Meuse) ? Savent-ils que d’ici à 2050, dans le port de Cherbourg, vont être entreposés près de dix-huit réacteurs nucléaires, notamment de sous-marins retirés du service ? Et que pour les seules
installations nucléaires des bases secrètes de Pierrelatte (Drôme) et de Marcoule (Gard), la note colossale du démantèlement est de 8 milliards d’euros ? Un processus qui pourrait voir son coût s’alourdir encore, puisque ce chiffre a déjà augmenté depuis 2011 de 2 milliards d’euros.

La nécessité d’une implication populaire et parlementaire

Le Parlement, depuis 1997, est silencieux. Sous la pression des arguments d'association et experts indépendants, le député pro-nucléaire Christian Bataille avait pourtant avoué dans un document que « le nucléaire militaire produit des déchets pour lesquels des problèmes de gestion se posent. (…) Il faudra certainement un jour que les responsables s’expliquent sur ce qu’ils ont fait et sur ce qu’ils vont faire des déchets qui résultent du programme militaire nucléaire français, et le Parlement ne devra pas, à notre avis, rester inactif dans ce domaine ».

Ces propos restent d’actualité brûlante au vu des tensions géopolitiques internationales et des programmes délirants de certains candidats, d'autant qu'aucun rapport n’a été depuis réalisé. Il est temps que l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) se mette au travail et respecte la transparence, la sécurité, la bonne gestion des fonds publics tout comme les engagements internationaux en matière de non-prolifération nucléaire. Mais avant de voter les budgets de modernisation et de renouvellement des systèmes de dissuasion atomiques, les parlementaires sont loin de disposer des données sur les conséquences (sanitaires, géopolitiques, financières, morales, psychiques,...) de la fabrication de nouvelles armes nucléaires militaires. Ont-ils une idée du coût futur de leur démantèlement et de la gestion de leurs déchets.  A lire les déclarations d’auditions concernant, entre-autre, le futur porte-avions français à propulsion nucléaire, il n’en a pas été question lors des débats à l’Assemblée.

Volonté de transparence ou omerta institutionnelle?

2021-04-06_experts-nuk-sante.png.pngDe par le traité de non-prolifération nucléaire (TNP) la France doit se soumettre à ses obligations notamment en communications politiques et diplomatiques officielles. Et il devient urgent d'actualiser et d'enrichir la  nomenclature existante avec celle de « futurs déchets des armes nucléaires ». Si les autorités françaises optaient pour ça, la France manifesterait aux yeux du monde une volonté de transparence sur le coût financier et les solutions de stockage de toutes les matières nucléaires. Ce qui pourrait être la première étape d’une réflexion plus globale sur un processus de désarmement nucléaire.

Les peuples ont pris conscience depuis quelques années de la nécessité de réduire la production de déchets pour conserver un environnement à peu près vivable. Mais encore trop souvent, au-delà des bonnes intentions la prise en compte des déchets nucléaires militaro-civils - extrêmement dangereux et d’une gestion impossible - restent dans l'ombre. Il est grand temps que cela cesse.