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Le site atomique du Tricastin (Drôme-Vaucluse) ce n'est pas seulement une centrale nucléaire de quatre vieux et délabrés réacteurs nucléaires de EDF. C'est aussi historiquement le lieu principal français des expérimentations militaires nucléaires du CEA (aujourd'hui déplacées ailleurs mais ayant laissé sur place et dans une omerta digne de la mafia des tonnes de déchets mortels) et aussi de la chimie de l'uranium d'Areva-Orano. Le site atomique est le plus grand en superficie de l'hexagone et des dizaines d'Installations Nucléaires de Base s'y accumulent. Et avec elles les atteintes à la santé, à l'environnement, les pollutions chimiques et contaminations radioactives.

Tricastin_Georges-Besse-II_Areva-Orano_usines.jpgL'usine historique d'enrichissement de l'uranium par transformation de l'hexafluorure d'uranium (UF4) - apporté du Niger en passant par l'usine Orano de Malvési (Aude) puis la Comurhex de Pierrelatte qui transforme le tetrafluorure - en hexafluorure d'uranium (UF6) par des procédés chimiques et diffusions gazeuses s'appelait Eurodif (*). Elle est le prolongement direct de la fabrication d'armes nucléaires à base d'uranium enrichi à 90 % par le Commissariat à l'Energie Atomique (**). Depuis novembre 2003 (***) Areva à construit pendant 4 ans et pour 3 milliards d'euros deux nouvelles usines ( (Georges Besse II nord et sud distantes de 2,5km) de transformation des substances radioactives par enrichissement de l'uranium basée sur la centrifugation, brevet technologique et équipements achetés à son concurrent anglo-germano-néerlandais Urenco.

L'installation nucléaire de base (INB 168) Georges Besse II est un monstre, une usine démentielle de 50 "cascades", de dizaines de bâtiments, de parcs d'entreposage de matières uranifères et chimiques, de dizaines de kilomètres de conduits et tuyauteries, d'autoclaves, de transports incessants de matières dangereuses et mortelles s'étalant sur une bonne partie du site de 600 hectares.

La Direction contourne le mouvement social en dérogeant aux règles d'habilitation et de sécurité

Pendant plusieurs jours au mois de novembre 2021, lors d'un mouvement social des salariés à l'usine nord, la direction de l'entreprise a contourné les règles d'habilitation permettant de sécuriser la maîtrise des processus de pilotage en salle de commande de l’usine Nord de l’INB n° 168 par des personnes formées sérieusement. Elle a fait appel du 17 novembre au 19 novembre 2021 à un opérateur du service de la maintenance n’ayant pas suivi le parcours habituel d’habilitation qui prévoit notamment une période de compagnonnage de plusieurs mois, l’attribution d’un tuteur, une évaluation formalisée du  tuteur,  de  son  manager  et  du  responsable  « domaine  de  fonctionnement » (livret de qualification référencé 0000A0RX04875). 

Tricastin_Georges-Besse-II_Areva-Orano_implantation.jpgA la va-vite l'habilitation "fictive" a été établit le 17 sans que soit précisées dans le livret d’habilitation les compétences du remplaçant (son expérience et sa connaissance des risques et des équipements de contrôle-commande des installations). Pourtant le système de management intégré (SMI) de Orano-Areva Tricatin ne prévoit pas de dérogation ou d’allégement du parcours d’habilitation des opérateurs-pilotes. Dans la même veine le 10 novembre, un chef de quart, responsable hiérarchique et fonctionnel des personnels pilotes, a réalisé lui-même un geste d’exploitation non classé (AIP7). Serait-ce une manière d'ouvrir une brèche dans le programme de formation, pourtant validé par la responsable Sûreté de l’installation, par des "allègements" spontanés opportunistes ni homologués, ni contrôlés, ni validés ?

Devant ces manquements et tentatives de contourner le droit du travail des organisations syndicales ont été conduites à faire un signalement à l’ASN. Les inspecteurs de cette dernière demande au nucléariste de caractériser et analyser ce contournement de la règlementation et que des mesures préventives soient prises pour en éviter le renouvellement.

Orano se fait tirer l'oreille  par les inspecteurs de l'ASN qui découvrent une multitudes de défaillances dans les procédures notamment de sécurité, de suivi et de contrôle

L'analyse des  fiches de suivi concernant des modifications sur les vérifications de la  cristallisation de l’hexafluorure d’uranium contenu dans les cylindres avant leur sortie des autoclaves de  RECII tout comme la lecture de certains comptes-rendus de contrôles et d’essais périodiques des équipements importants pour la sûreté de ces autoclaves ont laissé très dubitatif les inspecteurs de l'ASN en visite le 7 décembre 2021 (****) : "l’exploitant devra s’assurer du respect de son processus de gestion des modifications notamment des modifications  informatiques industrielles... et devra également s’assurer du respect des processus d’habilitation prévues par son système de  management  intégré, de  formaliser  et  justifier  les  éventuelles  adaptations  du parcours d’habilitation compte tenu de l’expérience et des compétences déjà acquises de la personne à habiliter". 
 
Tricastin_Georges-Besse-II_Areva-Orano_transport-container.jpgAinsi, autorisées par le complice ASN le  19  mars  2020 (décision n°CODEP-LYO-2020-022011) les modifications d'Orano-Cycle dans ses règles générales d'exploitation (RGE1, RDS2) pour valider les mesures de pression interne des cylindres en autoclave dans lesquels se déroule la cristallisation complète de l’UF63 au sein de l’atelier RECII ne sont pas toujours suivies. Tout comme l'autre autorisation du 18  septembre  2020 (décision n°CODEP-LYO-2020-045293)  autorisant le nucléariste à modifier ses règles générales d'exploitation (RGE) et  le  rapport de sûreté (RDS) de l'usine Georges Besse II (INB n°168) pour intégrer correctement les temps de refroidissement plus efficaces et plus conservatifs en terme de sûreté en cas de dysfonctionnement d’un capteur de pression interne de l’autoclave : le nucléariste n’a pas respecté entièrement son propre processus de modification.

L’exploitant n’a pas été non plus en mesure d’expliquer comment il avait mis en œuvre le décompte du temps de refroidissement qui, en cas de température supérieure à 9°C, doit être suspendu.  Sécurité oblige. " Les  recommandations  portées  par  la  fiche  de  modification  (FEM/DAM  n° R20-026) n’ont pas été réalisées, exemple :  validation  de  la  demande  de modification  logicielle  par  la sûreté, essais importants pour la sûreté de  bon  fonctionnement,  réalisation  d’essais  de  bon fonctionnement sur un autoclave d’échantillonnage liquide (AEL) avant déploiement, information des équipes d’exploitation de la modification".

Tricastin_Georges-Besse-II_Areva-Orano_usines-2.jpgCerise sur le gâteau, en septembre 2020, l’exploitant n’a pas réalisé la modification des temps de refroidissement dans l’automate de conduite mais à l’aide d’un "forçage  des paramètres  procédés" en occultant toute trace de ce forçage (consigne permanente 0000 C3GX28791) ce qui est strictement interdit (ED). Les vérifications lors des modifications logicielles n’ont donc pas été formellement réalisées malgré ce que prévoit les normes (processus de DMII). Conscient de ce déraillement, en  mars  2021, une demande de régularisation a été ouverte en urgence. Dix mois plus tard : rien n'a été fait.

Et pour couronner le tout la demande de modification d'un traçage de calorifuge sur un flexible dans un autoclave d’échantillonnage liquide (AEL6) n'a pas été réalisée sur une fiche d’expert -exploitant mais sur celle d’expert-procédé, empêchant de renseigner correctement ce qui s'est passé. En effet l'une et l'autre contiennent des questionnements spécifiques à chaque domaine. Plus de papier disponible ou ordinateur en carafe? Toujours est-il qu'on est donc loin de la conformité au processus de modification établit par Orano-Areva lui-même.

Ça baigne.

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(*) les actionnaires sont les sociétés : Empresa nacional del uranio S.A. (Enusa) détenue à 60 % par l'État espagnol, l'A.B. Atomenergi société d'État suédoise, Synatom et le Centre d’Étude de l’Énergie Nucléaire (Belgique) aux côtés de la France, du Royaume-Uni, de l'Italie, des Pays-Bas et de la RFA (Allemagne). En 1973 le Royaume-Uni et les Pays-Bas se retirent, en 1974 l'Iran prend 25% du capital d'Eurodif en échange par la France de cinq centrales atomiques (licence Framatome américaines), de l'approvisionnement de l'Iran en uranium enrichi (droit d'enlèvement sur 10 % de l'uranium enrichi par Eurodif), de la construction par Technicatome d'un centre nucléaire en Iran comportant trois réacteurs de recherche, l'exploitation en commun des gisements d'uranium qui pourraient être découverts en Iran et celle de gisements dans des pays tiers, la formation des scientifiques iraniens, ainsi que « l'accès de l'Iran à l'industrie de l'enrichissement de l'uranium.
(**) https://fr.wikipedia.org/wiki/Usine_militaire_de_Pierrelatte
(***) Depuis le 24 novembre 2003 Areva a retenu le procédé de la centrifugation dont la technologie a été achetée auprès de son concurrent européen Urenco. Areva entre à hauteur de 50 % dans le capital de la société ETC (Enrichment Technology Company), filiale d'Urenco qui en plus fabrique les centrifugeuses. Areva achète aussi ainsi le droit d'utilisation de la technologie et l'achat de centrifugeuses.Urenco est le deuxième groupe mondial d'enrichissement de l'uranium derrière le russe Rosatom/Tenex, et loin devant l'américain Usec, le français Orano/ex-Areva  et le chinois CNNC).
(****) https://www.asn.fr/content/download/181375/2032563

(1) RGE : règles générales d’exploitation
(2) RDS : rapport de sûreté
(3) UF6 : hexafluorure d’uranium
(4) ED : exigence définie
(5) SMI : système de management intégré
(6) AEL : autoclave d’échantillonnage liquide
(7) AIP : activité importante pour la protection