__

(retrouvez l'article complet originel sur le site du magazine "Reporterre" daté du 5 mars 2021)

__

Patrice Girardier est père de famille de 33 ans et a travaillé durant des années dans les centrales nucléaires aux quatre coins de la France dont celle du Tricastin. Il fait partie de ceux qu’on appelle les « nomades du nucléaire ». Des sous-traités qui travaillent en complément ou à la place des agents d’EDF pour effectuer 80 % des opérations de maintenance [1] notamment les plus à risque. 160.000 salariés sont ainsi exploités par les entreprises sous-traitantes de la filière nucléaire [2] dans lesquels ils vont et viennent au gré des "marchés" pour le grand bonheur financier et anti-social des EDF, Areva-Orano et CEA. En effet ces travailleurs, d'une part ne bénéficient pas de la même convention collective de travail, et d'autre part les nucléaristes donneurs d'ordre n'en sont pas directement les responsables. Pourtant ce sont bien ces "grands" qui signent les bons de commande et contrats avec les sous-traitants et qui déterminent les objectifs, les planning et les conditions de réalisation la plupart du temps au mieux-disant financier.

Tuyauterie-centrale-nucleaire_corrosion-fuite.jpgMalgré son encore jeune âge, le père de famille est marqué physiquement par ses années éprouvantes dans les centrales nucléaires. Il y a trois ans, en 2018, Patrice fait des malaises sur son lieu de travail. Des examens sont prescrits, on explore la tête. L'échographie cervicale va révéler qu'il est en fait atteint d’un cancer de la thyroïde. Aujourd'hui une large cicatrice balafre son cou, souvenir de l'opération qu'il a du subir en urgence pour tenter de le sauver, et sa santé demeure fragile et sujette à soubresauts pénibles.

En octobre 2020 deux autres salariés d’Orano, ont été contaminés par de  l'hexafluorure d’uranium (UF4) lors d’un chantier à la centrale du Tricastin. "De nombreux ex-salariés des centrales souffrent également de cancers du cerveau ou des testicules" constate Gilles Reynaud, président de l’association Ma zone contrôlée, une organisation qui regroupe des salariés du nucléaire et qui soutient Patrice Girardier .

Tricastin, Cattenom, Chooz : les sous-traités sont de la chair à canon

Il se souvient bien que lorsqu'il était responsable en 2015  de l’équipe de dépoussiérage des poussières alpha, dans les grottes naturelles abritant les installations nucléaires de Chooz (3) en Ardennes « On était là pour prendre de la dose», comme au Tricastin et ailleurs. C'est que les particules alpha sont émises par les noyaux radioactifs lors de la fission nucléaire et sont parmi les plus radioactives et les plus dangereuses pour le vivant : « On travaillait par plongées de deux heures pour ne pas être trop exposés. À l’époque, je pensais être protégé, même si peu de gens acceptaient de bosser dans ces grottes, vu la dangerosité du travail. »

carte-FRance_reacteurs_60x60.jpgQuelques mois plus tard Patrice Girardier est envoyé à la centrale nucléaire du Tricastin, et à nouveau exposé à de fortes doses de radiations. Alors qu’il intervient sur le générateur vapeur, il constate qu'il a dépassé en deux semaines la dose maximum d’exposition autorisée en un mois. "Comme les permanents du site de Tricastin avaient pris déjà la dose maximale, ils faisaient appel à de “grands déplacements” comme moi. » précise-t-il.

Patrice Girardier est alors affecté à la centrale nucléaire de Cattenom, en Moselle sa région d’origine, par une entreprise travaillant pour le compte d’un autre sous-traitant (Cegelec). Là il y est chargé du changement des racks d’uranium usés. Et comme « Les mesures de radioprotection étaient loin d’être optimales"  il alerte ses responsables. Ils lui rétorque du tac au tac  :"C’est le client, donc vous faites ce qu’ils vous disent."  Car il faut savoir que malgré un personnel spécialisé en radioprotection, employé par Orano DS, censé veiller au respect des consignes de sécurité, Cegelec comme tous les prestataires sous-traitants "a pu être tenté de ne pas déclarer les problèmes de sécurité pour ne pas perdre ses chantiers et travailler plus vite." La sous-traitance, parfois en cascade de sous-traitants de sous-traitants, tel au Japon à Fukushima, est une des nombreuses plaies de l'industrie atomique. La course à la rentabilité prime sur la sécurité et le risque. Alors Orano DS a beau jeu, via son service presse, d’affirmer que la société a « parfaitement et en permanence respecté ses obligations renforcées en matière de santé et de sécurité ».

Plus exploitable et corvéable à merci donc : licenciement

Lorsque Patrice a été victime du cancer c'est Orano DS, une filiale de l’ex-Areva, qui était son employeur. Alors que pensez-vous que l'entreprise va faire, l'accompagner dans son calvaire? le conforter humainement ? psychologiquement et matériellement ? Rien de tout cela : l'entreprise nucléariste, impitoyable, va le licencier pour « inaptitude d’origine professionnelle médicalement constatée ».

thyroide_chirurgie.jpgLe salarié conteste son licenciement évidemment. Et il a engagé une procédure devant les prud’hommes. Une bataille judiciaire pour sa dignité et celle de ses collègues. Le cancer est connu pour être une maladie radio-induite (liée aux radiations). Le million d'habitants et de salariés de l'hexagone qui sont contraint, depuis notamment le passage du nuage radioactif de Tchernobyl, d'absorber chaque jour un cachet de "Lévothyrox" après ablation partielle ou totale de la thyroïde ou un cachet de "Propylex" en savent quelque chose. Mais, étonnement, le cancer de la thyroïde ne fait pas partie de la liste des pathologies de la Sécurité sociale résultant d’une exposition aux radiations.

Cynique, le service de presse de l'entreprise nucléaire feint la compassion  « Nous comprenons parfaitement l’émotion de M. Girardier, mais il nous a été impossible de lui proposer un reclassement, étant donné son inaptitude physique... (la situation) nous a malheureusement conduit à engager une procédure de licenciement ». Orano tomberait presque dans les regrets.

Les conditions de travail étant la cause des atteintes à la santé : on fait disparaître les preuves

Après chaque plongée des équipes de dépoussiérage dans les grottes contaminées de la centrale nucléaire EDF de Chooz, les salariés effectuaient des « mouchages » et des éléments de leurs muqueuses nasales étaient analysées par un laboratoire pour déterminer le niveau de radioactivité qui a pénétré le corps. Par deux fois, Patrice Girradier n’a pas été informé que ses mouchages étaient positifs c'est à dire qu'il était contaminé. Mais il sentait que quelque chose ne tournait pas rond. 

2012-09-17_France_nucleaire_sous-traitant_cancer.jpg« J’ai commencé à me poser des questions. Je me suis dit que, nous, les sous-traitants d’EDF, étions de la chair à canon », confie-t-il.  Il prend contact par la suite avec un ancien laborantin en charge des analyses. Il confirme ses doutes et précise au magazine Reporterre (4) : « C’est en constatant des résultats positifs qui devenaient chroniques sur le site de Chooz que j’ai alerté ma hiérarchie ».

Alertée, la direction de la centrale atomique EDF aurait demandé un audit interne. Il aurait révélé "de graves dysfonctionnements". Pourtant il n'y aura pas de réelles mesures de radioprotection renforcées de prises. Depuis le nucléariste ne répond plus aux demandes d'interviews.
 
L'ASN mouillée jusqu'au cou : on constate, on fait semblant de taper du poing sur la table et tout continue comme avant
 
Patrice Girardier a également assigné en justice l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) pour, entre autres, « non-assistance à personne en danger » car elle est censée faire office d’inspection du travail pour les salariés des centrales nucléaires. Courageuse et transparente comme à son habitude, l'Autorité qui fait des pied et des mains pour maintenir en activité le nucléaire en France et éviter aux nucléaristes d'être trop pénalisés par leurs errements et défaillances, déclare vouloir « laisser la justice faire son travail ». Quelle expertise que voilà!
 

2013-05-29_Greve-salaries-Tricastin_Areva-Mafia.jpgPourtant en début d’année, cette même ASN reconnaissait, lors des vœux de l’institution à la presse, avoir constaté une « régression dans la prise en compte de la radioprotection des travailleurs... déjà observée en 2019 mais qui s’est accentuée en 2020 ». En clair EDF et ses prestataires respectent de moins en moins les procédures et protocoles d'accès des salariés en « zone contrôlée »  alors qu’il s’agit des secteurs les plus dangereux d'une installation atomique. Et comme il est difficile de dissimuler toute l'ampleur de cette monstruosité atomique : « Ce sujet est important en matière d’exposition potentielle des travailleurs aux rayonnements ionisants. Nous avons aussi constaté l’absence trop fréquente de port de dosimètre », a été obligée de préciser l’ASN (4).

__

[2Un tiers est employé de manière permanente sur un site

(3) aujourd'hui en cours de démantèlement

(4) magazine "Reporterre" daté du 5 mars 2021