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Le réacteur nucléaire n°4 de Cruas est l'un des plus vieux du pays avec ceux du Tricastin et du Bugey. La région est bien servie. Si la vétusté des réacteurs accentue les risques d'une catastrophe, les inspecteurs de l'Autorité de Sûreté Nucléaire voulaient tester inopinément, le 10 septembre dernier, la capacité de la centrale à maîtriser un incendie. Un départ de feu a donc été simulé....

Après avoir contrôlé la mise en œuvre des dispositions d'isolement des zones touchées (sectorisation), de limitation des niveaux de chaleur (charges calorifiques) et de respect des permis de feu, c'est le respect des exigences concrètement applicables aux secteurs de feu de sûreté les plus sensibles qui a été testé par un exercice de mise en situation dans le local W375 du bâtiment électrique du réacteur n°4. Florilège...

La révolution mathématicienne de Cruas : 4 = 5 sur 50

Centrale Nucléaire de Cruas-Meysse extension ICPE  et SRAM Réacteur n°4 le 09 11 2019 0 04H28Très vite des anomalies de sectorisation – certes mineures mais quand même -  ont été relevées et aussi, plus grave, que le référentiel de lutte contre l’incendie n'était pas correctement mis en œuvre. Ainsi, alors que dès la prise de quart, l’organisation de l’équipe d'intervention contre un incendie doit comporter cinq agents en service continu (un chef de secours/CdS et quatre équipiers dont un désigné "coordinateur des premiers secours aux blessés/CPSB" prêts à foncer : ils n'étaient que trois équipiers avec le chef des secours. Le quatrième équipier se trouvait ailleurs, à l’intérieur du bâtiment des auxiliaires nucléaire (BAN). Evidemment il n’a pas eu le temps de rejoindre l’équipe d’intervention qui a lutté pendant les 50 minutes qu'a duré l’exercice. Difficile d'être au four et au moulin, surtout dans une centrale nucléaire ou brasser de l'air expose souvent à la surchauffe.

Certes l’agent de levée de doute (ALD) aurait pu jouer, au pied levé, le rôle du 4ème équipier, mais il ne disposait pas des équipements nécessaires et  indispensables. Conclusion des inspecteurs à la Direction de la centrale atomique : «  modifiez votre organisation afin de garantir le gréement d’une équipe complète et équipée dans les délais impartis » et prenez les « dispositions … en matière d’organisation comme en matière d’entrainement (formation, exercices,…) ». Avant que les choses empirent et que la situation ne puisse plus être maîtrisée.

Mais, chef, la formation nous apprend à faire autre chose que ce qui doit être fait

Les équipes d’interventions doivent être « formées et entraînées régulièrement, selon un programme annuel adapté à l’exercice de leurs missions » précise une note de référence en matière de risque incendie dans une centrale nucléaire (1). C'est du b-a-ba. Notamment pour la personne en charge de la direction de l'équipe incendie – le Chef de secours - qui doit évidemment se protéger pour garder sa capacité à apprécier la situation d'incendie et piloter les interventions. Il est même écrit noir sur blanc que « le chef de secours ne doit pas s’exposer aux effets directs et indirects de l’incendie » telles les fumées et la chaleur. C'est clair et net, c'est la réglementation, mais à Cruas on en a une libre interprétation. C'est à la bonne franquette.

Ainsi, lors de cet exercice de simulation, c'est le chef des secours qui a, lui-même, procédé à la reconnaissance de la situation en se positionnant à l’entrée des locaux sinistrés largement enfumés et en utilisant une caméra thermique. Consciencieux à l'extrême, le chef des secours a indiqué qu’il avait agi ainsi « conformément à l’enseignement reçu en formation » (dispensé par des organismes extérieurs) qui demande au chef de secours d’établir un diagnostic de la situation « au plus proche avant d’engager ses équipiers ».

L'ASN en reste interloquée et demande à la Direction de la centrale de Cruas le respect des dispositions « sur les exigences de formation du personnel » et notamment le rôle du chef des secours. Et accessoirement de … "s'assurer de sa retranscription dans les formations dispensées pour la lutte contre l’incendie". Ca peut être utile et efficace. Dommage qu'on y ai pas pensé plus tôt.

C'est flambant neuf mais j'me souviens plus très bien

camion-pompier-lance-incendie.jpgSi tous les matériels nécessaires à l'intervention sur un incendie étaient bien présents dans le véhicule du Poste de Commandement Opérationnel Mobile (PCOM), tous les équipiers d'intervention ne sont pas parvenus a identifier avec précision à quoi ils pouvaient bien servir et comment les utiliser. Ainsi de la valise électro-secours, ou encore des détecteurs de gaz ou bien aussi des matériels permettant d'isoler les zones atteintes (appelées dans le jargon professionnel «  intégrité de sectorisations ») tels des briques, des sacs, des bouchons intumescents coupe-feu de 2h.

Désespérée, l'ASN demande à la Direction de Cruas «  de veiller, notamment lors des exercices incendie, à maintenir la connaissance des matériels présents dans le véhicule PCOM par les équipiers d’intervention. »

Faut pas faire pipi derrière le bâtiment, ni y travailler

L’agent de levée de doute (ALD), mis en situation dans le local W375 du bâtiment électrique du réacteur nucléaire n°4, a correctement réalisé ses missions de compte-rendu à la salle de commande tout comme les demandes exigées dans la fiche d’action incendie dans le secteur du feu. Bravo. Mais, stress intense, noviciat ou bien distraction basique, il n’a pas procédé à une reconnaissance complète de la zone inspectée, se limitant aux seuls locaux. « Des victimes ou blessés auraient pu se trouver derrière ce local » d'autant qu'un chantier y est en cours. Difficile donc de savoir et de porter assistance à des personnes dans le besoin. Pertes et profits ?

Pourtant les prescriptions stipulent que, « outre la localisation du lieu de l’incendie, l’ALD doit aussi mettre hors de danger les éventuelles victimes sous réserve que les conditions de sécurité le lui permettent ». Sarcastique, l'inspecteur demande à la Direction de Cruas « de rappeler aux agents de terrain, qui exercent les missions d’ALD, l’importance et la nécessité de bien réaliser les reconnaissances même derrière les locaux impactés par un incendie. »

La porte coupe-feu ne ferme pas

Pendant leur inspection les inspecteurs ont relevé aussi d'autres bricoles peu rassurantes en dehors de la zone incendiée fictivement: une porte coupe-feu (identifiée 4 JSL 318QG) ne se fermait pas complètement et ne pouvait pas jouer son rôle protecteur. L'incendie peut se propager sans souci dans tout le bâtiment et à ses voisins. Une  trémie (identifiée 4JSL003WGL016), située sur la même paroi que la porte coupe-feu et servant au passage de matériels, était provisoirement rebouchée. Et ce depuis le 6 février 2020. Un provisoire qui dure depuis sept mois.

Et pour ces anomalies à risque que l'ASN souhaiterait voir supprimées, la Direction se voit accorder un délai de deux mois. Non pas pour corriger les problèmes mais pour faire part de ses remarques, observations, et idées de dispositions à prendre. Et, bonne bougre, l'ASN en rajoute une couche et rassure aussitôt le délinquant : « Dans le cas où vous seriez contraint par la suite de modifier l'une de ces échéances (de rétablissement de conformité), je vous demande également de m’en informer » . Juge et partie.

Qui va piano... Dormez en paix braves gens on s'occupe de vous.

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N/Réf. : CODEP-LYO-2020-047099

(1) Décision n° 2014-DC-0417 de l’Autorité de sûreté nucléaire du 28 janvier 2014 relative aux règles applicables aux installations nucléaires de base pour la maîtrise des risques liés à l’incendie, homologuée par l’arrêté du 20 mars 2014.