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Le Vaucluse : un département vert?

 

Nous sommes confinés et l'infirmière libérale poursuit son travail. Masquée en canard, elle passe en voiture devant la maison. Elle est suivie par un tracteur conduit par un homme masqué plutôt type martien. Craint-il le virus, tout seul perché dans sa cabine fermée, ou va-t-il épandre un produit dit phytosanitaire ? (1)  Notre département, le Vaucluse, est très agricole mais c'est aussi un des plus pauvres du pays en terme de revenu moyen.

 

chambre-patient-fin-de-vie.jpgNous, les professionnels de santé, attendions une épidémie sévère, à l’image des régions de l'Est, également agricoles et de la Seine Saint Denis qui souffre socialement. Marseille, notre voisine, a été touché, mais pratiquement rien ici pour le moment.

 

Côté positif, de nombreux soignants se sont portés volontaires en « réserve sanitaire », les hospitaliers ont montré leur créativité en poussant les murs pour couper les urgences et certains services en deux, dans des locaux souvent exigus, comme à Carpentras ou Cavaillon, et faire de la place pour les malades infectés attendus. Une plate-forme départementale recevant, triant et renvoyant quotidiennement des informations locales s'est mise en place à partir du réseau ville-hôpital, c'était une bonne initiative.

 

Côté négatif, le manque de matériel. Jusqu'à mi-Avril, les soignants hospitaliers présentant des signes infectieux n'ont pas pu être testés, du coup ils se mettaient en retrait, ce qui augmentait la charge de travail des autres. L'incapacité de l'ARS à mobiliser les volontaires pour soulager les équipes a été flagrante ; un copain pédiatre Ukrainien récemment régularisé n'a pas été appelé alors que la cheffe de service m'a confirmé manquer de bras aux urgences « enfants ». Les cabinets médicaux se sont vidés dès le 17 Mars et la mise en place des consultations sur écrans a été laborieuse, peu de personnes âgées sont équipées et les réseaux (G3 mais j'ai pas 4) pas assez solides ; les pharmaciens ont dû beaucoup assurer et orienter.

 

Dès le début du confinement, la population a été frappée par la sévérité des gendarmes qui verbalisaient à l'aveugle : un couple se rendant au cimetière, resté ouvert, un retraité s'étant trompé de date sur l'attestation, des réfugiés pratiquement illettrés qui avaient oublié d'indiquer l'heure, une dame âgée qui avait rempli au crayon pour économiser le papier, etc. Quelques jeunes ou moins jeunes circulaient le soir ou la nuit pour partager des apéros ou des parties de carte ; en campagne, c'est plus facile d'éviter la maréchaussée.

 

Quand les masques se sont avérés utiles une dizaine de villageoises se sont mis à en fabriquer et à les donner, bien avant que la municipalité n'arrive à s'en procurer en grand nombre. C'est 500 personnes qui ont ainsi été dotées par nos « coutuguerrières », comme elles se sont nommées. Il y a donc une grande variété de couleurs et de motifs qui musellent nos concitoyens maintenant dé-confinés.

 

thyroide_chirurgie.jpgPlusieurs fois j'ai entamé la conversation en présentant la situation comme une expérience grandeur nature d'un confinement suite à un accident nucléaire, événement possible car nous sommes situés sous le mistral du Tricastin et pas loin de la faille de Cadarache. Plusieurs personnes n'ont pas compris immédiatement, mais cela a cheminé dans leur tête et permis de faire parler du risque. Dans les deux cas, les virus comme les radiations sont invisibles mais bien réels.

 

Ici peu de personnes ont été touchées par le Covid, on cherchait partout des malades ou des familles à interroger mais le matraquage médiatique semble avoir suffi à faire accepter la privation de liberté, le flicage des brigades spéciales et la possible surveillance via les portables. Les médecins y ont participé, certains spécialistes en cessant le travail par peur de contagion et les généralistes retrouvant dans les injonctions préventives leur pouvoir paternaliste si facile à réactiver.

 

Bernard Senet, 24 Mai 2020


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* Bernard Senet, médecin généraliste à l'hôpital de Carpentras (Vaucluse). Il a été membre de la commission médicale de l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité) qui milite pour la légalisation de l'euthanasie volontaire. En 2008, à sa demande, il a aidé à mourir Chantal Sébire, défigurée par un cancer des sinus en phase terminale. Il est Membre du Collège décisionnel de l’association Le Choix (Citoyens pour une mort choisie). A partir de 1978 il est médecin agréé à l’Hôpital Local de l’Isle sur la Sorgue (84) en service de soins de suite et de rééducation (moyen séjour), de long séjour et de soins palliatifs. Il a participé à la création des 5 lits de soins palliatifs en 2000. Il a été Président de la Commission médicale d’établissement de 2001 à 2010. Il est Cofondateur de Vaucluse Alzheimer (association de familles de malades). Responsable national d’un syndicat médical dans les années 90. Parallèlement il intervient aux côtés des réfugiés et exilés en accompagnement sanitaire, intervient auprès des femmes victimes d'abus et de violences, milite avec le Collectif antinucléaire de Vaucluse, et contre le racisme (il fut président du MRAP-84), ancien secrétaire départemental de Vaucluse des Verts (avant qu'ils se transforment en EELV) . Il est également Conseiller municipal de sa commune sur une liste citoyenne et alternative. Il est auto-producteur d’électricité alternative.

(1) malgré les plans soi-disant de diminution et les annonces creuses, le département de Vaucluse est celui qui en France déverse le plus de toxiques agricoles sur les cultures et denrées alimentaires. De nombreux cas de cancer du sang (près de 200) ont été accueillis à l'Hôpital d'Avignon en une année. Les autorités refusent toujours de financer une étude épidémiologique sur les origines de ces cancers (phytosanitaire et radioactivité)

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NdlR : nous recevons cet autre témoignage d'une infirmière. Eloquent quant aux annonces mensongères et discriminatoires de soutien officiel aux soignants. Lorsque la catastrophe nucléaire surviendra en France, le pouvoir et ses technocrates se comporteront de la même manière faisant aussi peu cas de la vie et de la santé des vivants et de la planète. Organisant le maintien contraint en zone contaminée de la population afin que le business continue...

 

17 juin, 18:19


Nous y voilà, je viens d'avoir confirmation que je ne bénéficierai pas de cette fameuse prime de 1500 euros annoncée en grande pompe par notre président de la république en direct au JT de 20h le 25 mars dernier et destinée à, je cite: "l'ensemble des personnels soignants mobilisés sous forme d'une prime exceptionnelle pour accompagner financièrement cette reconnaissance".

Pour rappel, je suis partie à Paris sur la base du volontariat en renfort à l'hôpital Tenon pour deux semaines prolongées de deux semaines supplémentaires à la demande de l'APHP devant des services qui ne désemplissaient pas. J'ai donc travaillé en secteur COVID du 11 avril au 10 mai.

 

Brigitte-d-Antras.jpgMais voilà, le décret relatif à cette prime publié le 14 mai stipule que, pour bénéficier de cette prime, les personnels hospitaliers devaient être présents au moins 30 jours entre le 1 mars et 30 avril.
J'ai attendu le 13 juin que le décret soit publié au journal officiel pour réaliser que cette non éligibilité invraisemblable était bien réelle.
 
Alors qu'entendait notre président par "personnels mobilisés" ce 25 mars?  Est ce que prendre le train du jour au lendemain sur demande urgente de l'APHP pour débarquer la boule au ventre dans une ville inconnue n'est pas être mobilisé? Est ce qu'abandonner son boulot en se faisant remplacer par ses collègues pour aller travailler dans un établissement inconnu alors que j'ai cessé de travailler à l'hôpital depuis 6 ans n'est pas être mobilisé? Est ce qu'accepter de travailler dans des secteurs COVID avec 1 seul masque par jour, des surblouses artisanales, des surchaussures un jour sur deux et un chaos organisationnel à peine imaginable n'est pas être mobilisé? Est ce qu'accepter de rester deux semaines de plus seule, loin des siens et de son confort n'est pas être mobilisé?
 
Je n'ai pas fait ça pour l'argent, bien heureusement puisqu'à ce jour, plus d'un mois après mon retour, je n'ai toujours pas perçu l'intégralité de mon salaire, la première partie m'ayant été versée seulement la semaine dernière. Il semblerait que les éphémères héros puissent vivre simplement d'applaudissements! J'ai fait ça par solidarité avec mes consœurs et confrères parce que je pouvais imaginer leur détresse, j'ai fait ça par amour de mon métier... Mais aujourd'hui, je suis encore une fois déçue par ce manque de considération, abasourdie par tant d'injustice, je me sens trahie et en viens à regretter d'avoir choisi ce métier que j'aimais tant.
 
Je voudrais que tout le monde sache que ces belles paroles n'étaient encore une fois que du vent et que beaucoup de réservistes dévoués sont dans la même situation que moi même si cela parait parfaitement inimaginable.
Soyez sûrs, chers dirigeants que lors de la deuxième vague ou de la prochaine pandémie, les appels incessants et larmoyants de l'ARS, vos belles promesses et hypocrites flatteries demeureront sans réponse et que je resterais au chaud chez moi, près des miens!


Brigitte d'Antras #nibonnesninonnesnipigeonnes