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Les quatre tranches de la centrale nucléaire du Tricastin sont les plus anciennes du parc français (avec celles du Bugey, dans l’Ain). Le réacteur n° 1 sert de test aux quatrièmes visites décennales (VD4) incontournables pour obtenir le feu vert de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) pour prolonger encore de dix années supplémentaires l’exploitation des 32 autres réacteurs de 900 mégawatts qui atteindront les 40 ans.

Pour un coup prévisionnel de 250 millions d’euros par réacteur (7 milliards d’euros au total) intégrés dans le fumeux programme de «grand carénage» de 45 milliards d’euros (sur la période 2014-2025) l’enjeu est énorme pour EDF : démontrer que ses centrales atomiques les plus anciennes, dont matériels et équipements ont été conçus pour quarante années maximum de fonctionnement, peuvent être exploitées jusqu’à  cinquante ans voire soixante.

Tricastin n°1 ne peut servir de tête de pont pour tout le parc des réacteurs atomiques

Le réacteur nucléaire n° 1 se démarque des autres réacteurs de 900 MWe exploités par EDF par ce que la plate-forme du site possède une enceinte géotechnique souterraine sur une hauteur de 1m40 ancrée dans des marnes imperméables et que la nappe d'eau radioactive interne confinée dans cette enceinte est maintenue en permanence par des pompes de relevage sous des niveaux inférieurs à ceux de la nappe phréatique du Rhône.

Centrale-nucleaire-de-Tricastin_batiment-reacteur_batiment-combustibles-uses.jpgAutre singularité : la source froide est équipée de filtres à chaînes, seul cas recensé sur le parc nucléaire exploité par EDF. D'autres particularités touchent aussi à la chaudière et à ses équipements associés ou encore d'adaptations locales des éléments définis par les services nationaux d’EDF pour les ouvrages de génie civil . 

Dans ses conditions comment considérer que Tricastin 1 puisse être représentatif des autres réacteurs et servir de test national à la prolongation pour dix ans de plus?  La "science" nucléariste défit les lois du rationnel, de la rigueur , ... de la science, et du vieillissement.

Mensonges ....

En juillet dernier, les journalistes de la France entière étaient accueillis au Tricatin dans une mise en scène des plus déplacée et payée sur les 2 milliards octroyés par le gouvernement pour aider EDF à éviter le scénario de faillite connu par Areva-Orano deux ans plus tôt. Des affiches sont placardées un peu partout « Tous mobilisés pour exploiter nos tranches au-delà de 40 ans », les salariés n'ont pas de casque sur la tête mais des ballons dans les mains et des colliers de fleurs autour du cou, il s'agit de promouvoir le « club des supporters des VD4 »! Ils font la fête sur le dos de la population, patronat et salariés unis. Du délire.

A cette occasion, Cédrick Hausseguy, le directeur EDF de la centrale du Tricastin, se veux rassurant devant la presse. Son discours officiel concernant les fissures de «quelques millimètres de long» dans la cuve du réacteur n°1 laisse pantois : "elles datent déjà de la fabrication et de l'installation en 1980 et n’ont pas évolué". Il est vrai que l'ASN avait par avance, dix ans plus tôt en 2009 (2), absout EDF : "EDF précise que l’analyse de nocivité a montré que la plupart de ces défauts peuvent être laissés en l’état et que seulement 4 % d’entre eux relèvent de la maintenance préventive ou de l’entretien de base. Ces résultats n’appellent pas de commentaire particulier de la part de l'ASN "

Comme un écho au mensonge éhonté de son supérieur hiérarchique Etienne Dutheil, le directeur national de la production nucléaire d’EDF qui affirme que «Faire fonctionner une centrale après quarante ans est extrêmement courant dans l’industrie nucléaire... aux Etats-Unis, il y a une centaine de réacteurs en fonctionnement dont 80 ont une licence d’exploitation pour soixante  ans. Et en Europe, les plus vieux réacteurs, en Suisse, ont été mis en service en 1969 et 1971». En omettant de dire que dans ces pays la date de naissance est la date du coulage du premier béton et qu'il faut 10 ans de construction avant de pouvoir les raccorder au réseau électrique, alors qu'en France la date de naissance est la date de raccordement (divergence). Dix ans de différence.

10 ans plus tôt, dix ans plus tard qui l'eut cru (e) ?

Déjà au terme de la visite décennale des 30 ans (du 2 mai au 30 août 2009) l'ASN rappelait son inquiétude : "Les contrôles menés en 1998 à l'occasion de la deuxième visite décennale du réacteur n°1 de la centrale nucléaire du Tricastin ont (mis) en évidence la présence de dix-sept défauts sous revêtement présents dans la zone de cœur de la cuve et issus du procédé de fabrication de cette dernière... (les) contrôles antérieurs s'était révélée insuffisante pour permettre de les détecter" (2). Et de tacler EDF deux fois : "EDF devra... apporter des éléments complémentaires sur les outils servant à détecter un éventuel percement de la cuve et à estimer le risque hydrogène en cas d’accident grave" (les rejets radioactifs) et pour le confinement en situation post-accidentelle et le circuit d'injection de sécurité : "Sans remettre en cause la validité de ce choix, l’ASN considère toutefois qu’il devra être étayé par EDF" . Autrement dit : le bricolage et les propositions de dernière heure deviennent insupportables.

2019-12-23_FakeNews_Tricastin_1_redemarrage_40ans copie.jpgEt pour bien se faire comprendre " L'ASN rappelle que la modification que choisira EDF pour répondre à l'objectif fixé par l'ASN visant à limiter les rejets radioactifs pouvant se produire via le circuit d'injection de sécurité est redevable d'une déclaration auprès de ses services au titre de l'article 26 du décret cité en référence. Lorsqu'EDF procèdera à la déclaration de cette modification sur le réacteur n°1 de la centrale nucléaire du Tricastin, l'ASN s'assurera que la modification finalement envisagée correspond à la solution technique la plus efficace. EDF devra également compléter de manière appropriée la liste des circuits par lesquels des rejets radioactifs pourraient se produire par contournement de l'enceinte de confinement et qui feront l'objet d'une surveillance particulière". La confiance règne. Même doute pour le système de surveillance post-accidentelle ou l'ASN note "que des éléments complémentaires sont nécessaires". Les approximations et entourloupes ça suffit. Et que dire de l'analyse de EDF concernant le comportement en traction et en cisaillement des cheminées du bâtiment des auxiliaires nucléaires proposée par EDF :  "l'analyse... n'était pas suffisante pour évaluer la résistance du matériau composite des cheminées du bâtiment des auxiliaires nucléaires". Par courrier recommandé, l'Autorité exigeait de EDF "de compléter son programme d'investigations complémentaires en ce sens".

Pour les tuyauteries "en aval de certains clapets du circuit d'alimentation du réacteur en eau les contrôles réalisés mettent en évidence un phénomène potentiel de corrosion" tout comme pour les "silencieux installés sur des accessoires de sécurité des circuits de vapeur principale  Un remplacement de ces matériels est prévu lors de l’arrêt pour rechargement en 2013". Depuis, que s'est-il passé? Mystère et boule de gomme, les têtes ont changé à l'ASN comme chez EDF et les dossiers ont vieillit avec le temps.

Pour la protection des réacteurs nucléaires face à une crue du canal de Donzère bordant le site atomique, l’autorité estimait déjà en 2009 "qu'EDF doit compléter la démonstration apportée pour déterminer la côte majorée de sécurité. L'ASN note que... les travaux de protection de la centrale nucléaire du Tricastin concernant l’aménagement hydraulique de Donzère – Mondragon n'ont pas été engagés. À ce stade, l'ASN considère par conséquent que la protection de la centrale nucléaire du Tricastin en cas de crue millénale majorée n’est pas assurée". Et de poursuivre " Ces travaux devront être achevés avant le 31 décembre 2014".
Comme chacun-e sait, depuis, en 2017, l'ASN a ordonné la fermeture des 4 réacteurs atomiques afin qu'EDF entreprenne enfin des travaux. Mais comme effectués à minima : rien n'est vraiment réglé fin 2019.

... et dissimulations

Les propos de la direction EDF du Tricastin et des supérieurs visent à dissimuler qu'entre 1991 et 2014, 161 accidents nucléaires significatifs (selon les caractéristiques de l'échelle INES) ont affecté la centrale nucléaire dont 147 sur le réacteur n°1 (123 de premier niveau 0, 23 de second niveau 1 et 1 de troisième niveau 2).

Et feindre que tout baigne malgré qu'EDF soit pris régulièrement en défaut : "L'ASN note en revanche que depuis la transmission par EDF du rapport de conclusions du réexamen de sûreté (de février 2010) les travaux de protection de la centrale nucléaire du Tricastin concernant le canal de Donzère – Mondragon n'ont pas été engagés (5 ans plus tard)" (2) . D'ailleurs lors de l'examen en 2009 des 30 ans de fonctionnement, la tenue au séisme du tube de transfert, les ancrages, les supportages des chemins de câbles, la ventilation, l'opérabilité des moyens mobiles et la criticité (emballement de la réaction nucléaire conduisant à la catastrophe) "ont fait l’objet de constats d’écarts mineurs". Autrement dit de situations dangereuses et à risques. Tout comme pour les matériels importants pour la sûreté susceptibles d’avoir une incidence : " Des études complémentaires seront toutefois nécessaires concernant le génie civil et la tenue de certains équipements vis-à-vis des risques générés par une inondation ou un séisme".

Mais chut (te)

Lors de l'arrêt du réacteur n°1 pour ses 30 ans, la chute de deux charges de deux tonnes chacune dans le local de stockage du couvercle de cuve s'était produite. De nombreuses réparations avaient du être réalisées sur les câbles présents dans ce local et sur l’outil de manutention du couvercle. Des contrôles non-destructifs sur le couvercle lui-même avaient été effectué. A l'identique de ceux effectuée depuis sur l'EPR de Flamanville avec les résultats que l'on sait...

Et l'ASN poursuivait dans sa note de 2009 : "EDF demeure perfectible... En particulier, le risque d'incendie de câbles dans les galeries techniques, les garanties d’exhaustivité de l’identification des locaux concernés par le risque d'explosion d'origine interne ainsi que les hypothèses associées à la concentration en hydrogène dans certains locaux devront être pris en compte". En précisant que "Les agressions d'origine climatique n'ont pas été intégralement prises en compte à la conception des réacteurs de 900 MWe". Idem pour le risque de perte de refroidissement : 'EDF avait initialement prévu de déployer au cours de la troisième visite décennale du réacteur n°1 de la centrale nucléaire du Tricastin une modification matérielle concernant la mise en place d'un automatisme provoquant l'arrêt préventif d'un groupe électrogène de secours en cas de fonctionnement prolongé pouvant générer sa dégradation irréversible. Suite à un aléa technique, EDF n'a pas été en mesure de réaliser intégralement cette modification au cours de la troisième visite décennale du réacteur n°1 de la centrale nucléaire du Tricastin et s'est engagé par courrier cité en référence [15] à la mettre en œuvre d'ici fin 2011". Toujours trois ans de gagnés et de risques imposés à la population.

Ca va pas fort mais continuez comme ça

Pour la visite des 30 ans, l'ASN a réalisé six inspections de chantier durant l'arrêt du réacteur et : "Il ressort de ces visites effectuées les 13, 14 et 26 mai, 17 et 23 juin et 8 juillet 2009 que des progrès devaient être réalisés dans le domaine de la propreté radiologique, de la sécurisation des chantiers et dans la gestion des co-activités". Pourtant l'Autorité a donné le 20 août 2009 son accord au redémarrage du réacteur n°1 de la centrale nucléaire du Tricastin. Mais, adepte avant l'heure du double-langage macroniste : "Cette autorisation ne préjugeait par ailleurs pas de la position de l’ASN sur l’aptitude à la poursuite de l’exploitation de ce réacteur qui fait l’objet du présent rapport. Elle a par ailleurs été assortie d'une réserve relative à l'intégration incomplète d'une modification (voir paragraphe 5.2) dans laquelle l'ASN a demandé à EDF de lui transmettre la description des actions qui allaient être entreprises pour achever la mise en œuvre de cette modification. Cette transmission (du dossier papier, pas de la réalité des travaux entrepris) est intervenue fin 2009". Et depuis la transmission ?

On rappelle donc à l'ASN sa conclusion de 2009 : "l'ASN veillera à ce que les perspectives de reprogrammation de ces modifications et de traitement des écarts annoncées par EDF soient respectées". Mais, sur la base du vécu, on n'y croit guère.

Un coup de vieux

Déjà à l'époque l'ASN rappelait à EDF que "certains phénomènes sont susceptibles de remettre en cause au fil du temps la capacité de ses installations à se conformer aux exigences de sûreté réévaluées. L’ASN considère qu’EDF doit mettre en place des actions nécessaires pour conserver au fil du temps sa capacité et celle de ses réacteurs nucléaires à se conformer aux principales dispositions qui ont prévalu à la conception ou qui ont été réévaluées notamment à l'occasion des réexamens de sûreté". Le Programme de maîtrise du vieillissement proposé (par EDF) pour le réacteur n°1 de la centrale nucléaire du Tricastin (chapitre 6.3.2.3 du rapport ASN) devait conduire à un "suivi spécifique de la cuve du réacteur". D'autant plus que "la rupture de cet équipement n’est en effet pas prise en compte dans les études de sûreté". En conséquence le nucléariste se devait de "poursuivre ses efforts concernant la gestion du vieillissement, la maintenance, les contrôles destinés à identifier au plus tôt les effets du vieillissement mais également le risque lié à l'obsolescence des matériels, la perte de compétences des personnels voire lié à l’organisation mise en place".

L'ASN, bonne fille et finalement bien docile, avait donné son feu vert à la poursuite de fonctionnement du réacteur n°1 au-delà de 30 ans en se justifiant et feignant de croire à la sincérité du nucléariste : "les écarts ou défauts mis en évidence lors de ces contrôles ont été accompagnés des justifications appropriées selon un échéancier qui n'appelle pas de remarque particulière." Bis-repetita dix ans plus tard en 2019-2020 ?

L'ASN, les gouvernements et présidents français aux ordres de la nucléocratie

"La politique de maintenance du réacteur n°1 de la centrale nucléaire du Tricastin est conforme à la doctrine nationale de maintenance développée par EDF. Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, la doctrine d'EDF repose sur une politique de réduction des volumes de maintenance. L'objectif d'EDF est de renforcer la compétitivité des réacteurs du parc nucléaire français tout en maintenant le niveau de sûreté." Ce n'est pas nous qui le disons mais l'ASN elle-même dans son rapport des 30 ans. Et de poursuivre : "À l'image de l’industrie aéronautique et militaire, EDF a développé la méthode dite « d’optimisation de la maintenance par la fiabilité... Pour EDF, la sélection et le contrôle approfondi d’un nombre réduit de ces matériels, jouant alors le rôle de matériels témoins au sein de ces familles, permet, dans le cas où aucune défaillance n’est détectée, d’éviter un contrôle de la totalité des matériels de la famille. Dans un contexte de forte évolution des méthodes de maintenance et compte tenu du vieillissement des réacteurs nucléaires français, l’ASN a demandé l’avis des experts du groupe permanent pour les réacteurs sur la politique de maintenance mise en place par EDF...  L’ASN a toutefois rappelé à EDF que ces méthodes pouvaient conduire à ne pas détecter un défaut nouveau ou non-envisagé au titre de la défense en profondeur. "

En fois de quoi, l'ASN ne met pas à l'arrêt les réacteurs nucléaires et le gouvernement français, aux ordres et en connivence de EDF - le véritable décideur de la politique énergétique du pays - emboite le pas en mettant en scène une demande à EDF d'implanter 6 autres réacteurs atomiques EPR en France alors que celui de Flamanville (Manche) et celui de Olkiluoto en Finlande (piloté par le nucléariste tricolore Areva-Orano et repris par EDF avec des pénalités se chiffrant en dizaines de millions) n'en finissent pas d'aller de retard en retard, de  défauts en mauvaise fabrication et mise en oeuvre, de surcoût en surcoût. Comme si il était acquis que la transition énergétique visant 50% de nucléaire dans un hypothétique et fumeux mix énergétique était enterrée depuis belle lurette. Et masquant que EDF a présenté déjà depuis plusieurs mois un dossier devant l'Union Européenne pour ces 6 EPR.

"Nous étions au bord du précipice et nous avons su faire un pas en avant". Alea Jacta Est.

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(1) https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/12/23/le-gendarme-du-nucleaire-autorise-tricastin-a-poursuivre-l-exploitation-de-son-reacteur-no-1-au-dela-de-quarante-ans_6023880_3234.html

https://www.liberation.fr/france/2019/07/26/au-tricastin-edf-joue-la-rallonge-nucleaire_1742346

(2) https://www.asn.fr/Reglementer/Bulletin-officiel-de-l-ASN/Installations-nucleaires/Decisions-individuelles/Decision-n-2015-DC-0495-de-l-ASN-du-27-janvier-2015