_

En date du 12 novembre 2009, dix ans avant le séisme qui a frappé non loin des centrales nucléaires ce 11 novembre 2019 , l'Autorité de Sûreté Nucléaire avait adressé au Directeur d'EDF-Cruas le rapport d'une inspection ayant eu lieu le 9 octobre 2009  (Inspection INS-2009-EDFCRU-0004 du 09/10/2009) sur  la prise en compte du risque sismique par le centre nucléaire de  production  d'électricité  (CNPE)  de  Cruas.

logo_pdf.pngOn peut y lire en toute lettre : " Après  la  présentation  par  le  site  des  dispositions  prises pour faire face à un séisme, les inspecteurs de l'ASN ont vérifié la mise en œuvre de cette démarche par un exercice réalisé en salle de commande du réacteur n°1. A l’issue de cette inspection, il ressort un bilan mitigé." En effet, si le site a mis en œuvre une organisation pour le traitement des affaires relatives au génie civil, en particulier pour l’aspect spécifique de Cruas  que  constitue  sa  construction  sur  appuis  parasismiques : 

" En  revanche,  au  travers  de  quelques exemples  étudiés  lors  de  l’inspection,  les  inspecteurs  ont  pu  constater  que  le  site  n'a  pas  d'organisation spécifique prévue en cas de séisme. Cette inspection a fait l’objet de trois constats d’écart notables..."

Et l'ASN de poursuivre (mais un peu tard) que "il   n'existe   pas   de   document   permettant   de   réaliser une   analyse   d'impact   en   cas   de   séisme.   Les interlocuteurs du CNPE* ont affirmé ne pas pouvoir garantir qu'une équipe de crise pourra être gréée.

L'ASN, qui chacun-e le comprend tente à présent de se couvrir, demande à EDF de " de mettre en place une organisation pérenne permettant de gérer la survenue d'un séisme sur le CNPE de Cruas."

Centrale-nucleaire-du-Tricastin_aerien.jpgAlors que le Directeur de la centrale nucléaire de Cruas se démène pour manipuler la presse en organisant une visite des sous-sols propres comme de la porcelaine, on est bien loin de cette réalité avec les réacteurs du Tricastin qui pataugent eux dans l'eau et une radioactivité hors norme. Il est vrai que Cruas est la seule centrale nucléaire dont les réacteurs sont aux normes anti-sismiques. Aucun autre des 54 réacteurs disséminés sur le territoire ne le sont

Pire encore

Dans sa lettre de suivi d'inspection à EDF-Cruas, l'ASN indique clairement  que  " le  bâtiment  de  sécurité  (BdS),  le  bâtiment  de  direction  où  sont  basés  tous  les postes  de  commandement  décision  (PCD),  et  les  portiques  permettant  l'entrée  et  la  sortie  des  zones contrôlées  (système  « KKK »  dont  les  tableaux  électriques  sont  situés  au  sous-sol  du  BdS)  ne  tiennent pas au séisme."  Cependant, aucune analyse n'a été faite en conséquence.

Et, en plus, EDF-Cruas ne possède pas de liste des matériels et bâtiments non importants pour la sûreté (IPS) vis-à-vis de leur tenue au séisme. Tout comme pour les voies de communication permettant le va et vient possible des véhicules de sécurité, d'intervention et d'évacuation.

Face à cette cacophonie et fuite de responsabilité, face à cet amateurisme et mépris de la population et des salariés, l'ASN qui va piano demande gentiment à EDF "d’analyser les conséquences que sont susceptibles d’engendrer ceux qui sont sensés ne pas résister." On ne se fâche jamais entre nucléocrates.

Le Gag des Gag

Pour pouvoir parer à un tremblement de terre ou à une quelconque agression, il est indispensable d'anticiper la liste des éléments agresseurs (échafaudage, armoire, pupitre, etc...) et de leur impact sur d'autres  matériels en cas de chute. Nécessité basique de sécurité. Une telle liste a bien été établie lors de l'examen de conformité (ECOT) de la visite des 20 ans d'existence de la centrale de Cruas et figure dans une base (Seven) informatique. Or, comme c'est bête, les inspecteurs de l'ASN se sont rendu compte que personne sur le site nucléaire n'avait les mots de passe pour y accéder et de toute façon ne l'utilisait pas.  La  liste  des  couples  agresseurs/agressés  pour  Cruas  n'a  donc  pas  pu  être  présentée  aux inspecteurs. Il s'agissait d'une demande de la lettre de suite de l'inspection  remontant déjà au ...  25  mai 2000.

Et ce n'est pas fini

Depuis 2005, Cruas est équipé d'une nouvelle "baie" d'acquisition des mesures d'accélérations sismiques transmises par  les  accéléromètres  situés  sur  le  site. Mais personne sur place n'a pu affirmer à l'ASN que " des essais  physiques  qui  "secouent" l'accéléromètre, qui  permettent de vérifier qu’un signal est capté et que la baie déclenche bien au-delà du seuil prescrit" ont été réalisés.

Même pas mal aux chevilles

A Cruas, les locaux W604 et W657 des réacteurs 1, 3 et 4, des limitations de charges ont été imposées à la  suite de fragilités constatées  sur  les  types  de  chevilles  utilisées  pour  l'ancrage au  génie  civil  de  planchers métalliques courbes des bâtiments électriques.  Cela remonte à plus de dix ans. Mais les inspecteurs ont constaté que " le  site  n'a  pas  fait  d'affichage  visuel  sur  place  ni  émis  de  note  spécifique  concernant les limitations de charge."  Une simple communication orale a été faite par les chefs de service en avril  et octobre 2009 du style "poser pas trop de poids par ici". Depuis de l'eau a coulé sous les ponts et pas que là, dans des bâtiments aussi.

Abonné au clavier absent

2018-08-08_Cruas-Meysse.jpgLes  inspecteurs  ont  aussi voulu  apprécier  la  mise  en  œuvre  de  procédures  du  site  en  cas  de  séisme.  Un  séisme  virtuel  a  été  simulé (0,15  g  en  X,  0,2  g  en  Y  soit  0,25  g  en  horizontal  après  cumul quadratique et 0,1 g en vertical). Un personnel chargé des rondes (rondier) s'est rendu au niveau de la baie d’auscultation et des mesures sismiques (baie EAU). Mais manque de pot : il n'a pas trouvé le clavier et n'a donc pas pu allumer l'écran qui lui aurait permis de récupérer les valeurs enregistrées. Impossible dans ces conditions de donner les pics d’accélérations du séisme ! De toute façon la photo et la description de la baie n'indiquent pas le clavier. Et puis, aux inspecteurs "l'opérateur et le rondier impliqués ont précisé n'avoir reçu aucune formation ni sensibilisation sur le risque "séisme". Donc, inévitablement,  l'opérateur  n'a  pas  envoyé  le  rondier  vérifier  les  valeurs  en  se  basant  sur  les  mesures des  accéléromètres  situés  sur  le  plancher  de  service  du  bâtiment  réacteur... bien que stipulée dans la note technique "Doctrine donnant la conduite à tenir après survenue d'un séisme sur un CNPE"(référence  D4550.31-08/0211  indice  A  du  19/12/2008). On ne se formalise pas pour si peu chez EDF.

La procédure "SEAU" de Cruas possède une particularité car on aime innover ici et surtout simplifier à l'extrême. On n'aime pas s'embêter avec des  chichis. A Cruas on ne demande pas de ronde spécifique après un séisme ressenti, que celui-ci soit inférieur ou supérieur au seuil de déclenchement de l'alarme EAU. Que le matériel soit opérationnel ou pas. On s'en fout en fait. Alors les inspecteurs de l'ASN demandent gentiment à EDF "de mettre en place des gammes spécifiques permettant aux opérateurs ou aux rondiers de faire une ronde après séisme, que sa valeur soit supérieure ou inférieure au seuil de déclenchement, lorsque l'alarme EAU s'est déclenchée afin de s’assurer de la fonctionnalité du matériel."

Dispositifs de maintien sismique des relais : qu'es aquò ?

Une inspection générique  s'est déroulée sur l'ensemble des centrales en  novembre  2008  suite à la découverte à la centrale nucléaire de  Belleville, du fait que des  relais  380V  ne tenaient pas le choc en  cas  de  séisme.  Chaque  CNPE  devait  vérifier  et  remettre  en conformité le système de maintien des relais. Cruas a mis à jour ses  gammes  de contrôles  renforcés  sur  le  maintien des relais, complétées  par  un  document  didactique  comportant des photos. Mais manque de pot, lors  des  contrôles  et  lors  des  formations,  les agents découvrent que le doc  ne  comporte pas de référence ni d'indice alors que le manuel qualité impose les exigences de normes ISO 9001.

Dans le même ordre d'idée, comme sur le réacteur atomique n°4, plusieurs défauts avait été constatés, un contrôle à 100% des relais a été effectué. Mais les inspecteurs constatent que "En revanche, sur les autres réacteurs sur lesquels peu ou pas de défauts ont été constatés, vous avez pris la décision de ne pas faire de contrôle à 100%. En particulier, le réacteur n°1 ne sera pas concerné par ce contrôle à 100% bien qu'un défaut ait été constaté par les inspecteurs de l'ASN." Pourquoi et sur quelle base technique? Seule Madame Irma le sait.

La traçabilité des contrôles et des défaillances : bof !

Etat enceinte confinement simple enveloppe (fissures, fentes, délitement) réacteur nr2 centrale  nucleaire EDF de Cruas-Meysse FranceLe  contrôle  du bon  fonctionnement  de  l'instrumentation sismique doit répondre a des procédures en principe draconiennes (note  D5181/PE/ES/10405/01 ) tel le contrôle des dispositifs de maintien sismique des relais ou le traçage du contrôle du relayage ou encore le remplacement des chemins de câbles après une analyse des défauts constatés, comme en juin 2006, sur  le  réacteur  n°4.  Mais à Cruas on ne fait pas ça, on innove.

Pour les contrôles sur les ancrages par chevilles à expansion (dite de type A2) des tuyauteries IPS : des défauts ont été constatés qui remettent en cause la tenue au séisme. L'entreprise sous-traitante a signalé par fiche son intervention mais après... mystère et boule de gomme. Bien que la réglementation l'exige (DI 55) aucune trace à Cruas en interne de l'intervention et de son suivi. L'ASN en a été contrainte de demander (à genoux?) "...de  respecter  les  exigences  de  la  DI55  pour  l'ensemble  des activités de votre site"

Silence sur les silent-blocs, question de doctrine

La note de l'ASN rappelle qu'en  1998  tous les  silent-blocs nécessitaient  d'être  remplacés.  Or, les inspecteurs ont constaté que certains silent-blocs étaient toujours en place (tel sous l’armoire 1 LHB 008CQ en tranche 1). Et de profiter pour évoquer que "sur  le  réacteur  n°2,  il  reste  deux  supports  RRI  d'ancrages  par  chevilles  des  tuyauteries IPS qui  devaient être remplacés  lors du  prochain  arrêt en  2007".  Mais  le  planning (courrier  référence  D4550.05-05/1257  du  6  avril  2005 puis courrier  D4550.32-09/1546  du  6  avril  2009) a été remanié à plusieurs reprises : résultat, cette  intervention qui aurait  dû  être  terminée  en  septembre  2009, avec déjà une bonne marge, n'est pas encore réalisée.Et avec le même laxisme, le document "doctrine : conduite à tenir en cas de séisme"  n'a pas encore été  intégré  dans  les  procédures  du  site  de  Cruas.  Or,  le  courrier  EDF  ENSN090016  du  16/02/2009 demande une intégration par les sites avant mi-2009.

Et les inspecteurs de poursuivre qu'ils ont constaté "que le site... n'était  pas  totalement  propre :  outillage  vraisemblablement  périmé  à  terre,  des  déchets  en  sacs ouverts. De surcroît, plusieurs aires d'entreposage n'étaient pas identifiées,... une porte d'accès coupe-feu était maintenue ouverte et que cette porte ne pouvait ni  s'ouvrir ni se fermer en raison d'un toron de câbles, maintenus par du scotch type tarlatane et passant au-dessus de celle-ci."

Et pour finir : deux cerises sur le gâteau

Lors  de  l'exercice  de  simulation  d'un  séisme,  en  salle  de  commande,  les  inspecteurs  ont  appris que  toutes  les  personnes  occupant  un  poste  de  commandement  en  cas  de  crise  (PCD) habitent dans la même commune de Rochemaure... Autrement dit, si la route d'accès à partir de cette commune, se trouve endommagée par le tremblement de terre ou une inondation : personne ne peut rejoindre son poste ou encore s'échapper. Les inspecteurs susurrent : " Il serait souhaitable de clarifier cette situation."

Et, denier feu d'artifice, sur  Cruas,  " il   n'existe   actuellement   pas   de   déclenchement  aux   petites   vibrations   :   les   alarmes   se déclenchent  sur  seuil  et  aucun  enregistrement  n'est  réalisé  en  dessous  de  ce  seuil."  Autrement dit, ici, on ne sait jamais ce qui se passe sous les pieds ou alentours. Pourtant, cette  situation  a été identifiée aussi à la centrale nucléaire de Fessenheim où  en  mai  2009,  un  séisme  a  été  ressenti  mais  aucun  enregistrement  n'a  été réalisé : le seuil de déclenchement des alarmes et d'enregistrement, tel que réglé, était supérieur au pic d’accélération de ce séisme. Un bon moyen de ne pas être réveillé.

* CNPE : Centre Nucléaire de Production Electrique

__

Photos : DR et Next-Up