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Sur le site de RTE (Réseau Transport Electricité, 100% filiale de EDF), une simple mention en cette soirée de Fête Nationale : "Groupe Tricastin 2, Date et heure de la première publication 14/07/19 18:52, Cause de l'arrêt : Indisponibilité fortuite,  Forced unavailability, Prévision de fin de l'arrêt : 15/07/19 19:30, Puissance nominale de l'unité : 915 MW, Puissance disponible : 0 MW". Autrement dit, même si ce n'est pas avoué et jamais reconnu : arrêt d'urgence du réacteur 2. Plus un kilowatt de produit. Pourquoi ? mystère et boule de gomme. Le site internet de l'ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire) n'en parle même pas quant à lui. Pas au courant sans doute.

Le lendemain matin, veille de la venue du big boss d'EDF pour dynamiser ses troupes en charge du prolongement du réacteur 1 au-delà de 40 ans d'épuisement et de dégradations, bis-repetita : "Date et heure de la dernière mise à jour 15/07/19 09:42, Cause de l'arrêt : Indisponibilité fortuite.... Prévision de fin de l'arrêt : 16/07/19 23:00, ... Puissance disponible : 0 MW". Bon, il devient clair qu'on a un sacré problème et qu'il n'est pas possible de relancer la bête. On décale de 24h et on ne dit rien à personne. Fuite radioactive ? pas fuite radioactive? motus et bouche cousue.

Le PDG est là... mais pas pour ça

edf-tricastin-visite-jblevy_16072019.jpgMardi 16 juillet, le PDG national est dans les murs. Heureusement qu'il ne suit pas au jour le jour la production d'électricité d'origine atomique et encore moins les incidents et accidents nucléaires. Sinon il aurait pu découvrir une brève info sur le site internet de sa filiale : " Date et heure de la dernière mise à jour 16/07/19 10:10, Date et heure de la première publication 14/07/19 18:52, Cause de l'arrêt : Indisponibilité fortuite  Forced unavailability, Prévision de fin de l'arrêt : 17/07/19 23:00.... Puissance disponible 0 MW" On espère le redémarrage pour le lendemain avant minuit, l'heure du crime. Mais, quelques heures plus tard...

Mercredi 17 juillet, le feuilleton commence sérieusement à prendre une vilaine tournure, surtout qu'à nouveau la veille en fin de journée : "Date et heure de la dernière mise à jour 16/07/19 19:20, Cause de l'arrêt : Indisponibilité fortuite - Forced unavailability, Prévision de fin de l'arrêt : 18/07/19 14:00, Puissance disponible : 0 MW". Et le jour même au  petit matin : " Date et heure de la dernière mise à jour 17/07/19 03:55, Cause de l'arrêt : Indisponibilité fortuite - Forced unavailability, Prévision de fin de l'arrêt : 18/07/19 18:00, Puissance disponible : 0 MW"

Le 18 juillet ressemble aux jours précédents. Même scénario que depuis le 14 juillet. On reporte encore et encore. Démarrage assuré pour 14h! Ah ben non ce sera finalement 18h. On ne maîtrise visiblement pas ce qui se passe sur place. Ou on cherche à étouffer quelque chose. Allez, promis-juré ce sera le "19/07/19 12:00". Certain, cette fois c'est la bonne. Euh...., bah non.

Derrière l'arrêt d'urgence : la contamination d'un salarié, au moins...

Entre-temps, le 16 juillet 2019, l’exploitant de la centrale nucléaire du Tricastin, est contraint de révéler à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) un événement significatif. Autrement dit un "incident" nucléaire. L'institution ne le rendra laconiquement publique et sans aucun détail que le lendemain 17 juillet. Et quand a-t-il eu lieu, cet incident ? Bah pas moins que cinq jours plus tôt, le 12 juillet 2019, ... quelques jours, 96 heures, avant l'arrêt d'urgence du 14 juillet. La nucléocratie appelle cela : Transparence et information du public. On à tous le temps de crever.

EDF  CN Tricvastin Réacteur 1 et 2  REP 900 MW  Nuclear Power Plant ReactEn attendant, derrière cet incident se révèle qu'un travailleur sous-traité d'une entreprise extérieure, un "cordiste" chargé de se mouvoir au bout d'une corde pour effectuer tous types d'interventions dans les endroits souvent les moins accessibles d'un réacteur, a été contaminé. Il a morflé en une seule fois plus de 25% de la dose annuelle maximale individuelle imposée aux salarié-es du nucléaire (20 millisieverts pour le corps entier et 500 millisieverts pour une surface de 1 cm2 de peau). Vous en reprendrez bien une petite dose?

Au détour du communiqué de l'ASN, qui vient de le classer au deuxième niveau de l'échelle INES (étage 1), on apprend que l'incident nucléaire s'est produit  "dans le bâtiment des auxiliaires nucléaires commun aux réacteurs 1 et 2". Tiens, tiens. Le réacteur 1 est à l'arrêt pour de très longs mois depuis le mois de juin, donc le problème concernerait une intervention sur le réacteur 2, lié ou qui a conduit à son arrêt en urgence.

Alertée et de concert avec le CAN84, l'organisation Next-up prévoie une Intervention indépendante in-situ pour le 20 juillet 2019 afin d'effectuer des mesures radiologiques de rejets gazeux et liquides.

Des témoignages accablants

Tricastin_2017_poubelles-sauvages-dechets_zone-controlee_2.jpg"Selon  de  nombreux  témoignages  recueillis  depuis plusieurs  mois  par  Mediapart  auprès  de  personnes travaillant  à  la  centrale  nucléaire  du  Tricastin,  les problèmes  s’accumulent  sur  ce  site  depuis  deux  ans. Au point que des incidents sont amenuisés et déclarés avec retard à l’ASN. Tout   cela   dans   l’espoir   de   ne   pas   dégrader   les indicateurs  évaluant  le  niveau  de  sûreté  du  site." ainsi écrit la journaliste Jade Lingaard . Et d'ajouter "Cette  situation  inquiète  des  agent·e·s  et  prestataires. Cette  démarche  est  extrêmement  rare  de  la  part  de personnel du nucléaire, soumis au secret professionnel et  habituellement  méfiant  envers  les  journalistes.  La multitude  des  faits  rapportés  révèle  un  problème systémique  entre  les  murs  de  la  centrale  nucléaire  la plus sensible de France. Il ne s'agit pas seulement de l'accumulation  d'incidents  isolés  mais  d'une  attitude répétée, et dirigée toujours dans le même sens: rendre public aussi peu de problèmes que possible"

Sur des photos publiées dernièrement par le site d'enquêtes, et prises en janvier   2017 dans le  bâtiment   des   auxiliaires nucléaires  (BAN),  en  zone  contrôlée,  on  constate des  entreposages  sauvages  de  poubelles. Un capharnaüm qui "crée des risques radiologiques supplémentaires pour les agen·te·s et lessous-traitant·e·s." Comme le dit le journal en ligne Médiapart : "Nous avons choisi de qualifier les agissements d'EDF de  triche, car l'exploitant  joue  avec  les  mots  et  ruse avec  les  règles dans le but d'améliorer  l'image  de cette  centrale  si  importante  pour  le  devenir  du  parc nucléaire..."

Des questions en suspend

Dans ces conditions, plusieurs questions se posent auxquelles nous espérons que EDF et l'ASN répondront :

1) quelle est l'origine concrète (les origines) de l'arrêt du réacteur n° 2 du Tricastin ?

2) quels travaux effectuaient le "cordiste" et où précisément ? Dans le bâtiment ? Sous le bâtiment ? En zone radioactive contrôlée ?

3) Y-a-t-il eu des rejets radioactifs et de quels natures ?

4) Pourquoi la contamination du salarié n'a-t-elle pas été déclarée aussitôt à l'ASN ?

5) Pourquoi l'ASN n'impose-t-elle pas le non-redémarrage du réacteur 2 du Tricastin ?

Nul doute que les intéressés gagneraient en crédibilité en répondant à ces simples questions publiques.

A-t-on frôlé ou sommes-nous est en train de subir un accident nucléaire?

EDF a laissé entendre qu'un problème se serait produit sur le "Circuit d’injection de sécurité" du réacteur nucléaire n°2. Lorsque l'on sait (source ASN) que le circuit d’injection de sécurité (RIS) permet, en cas d'accident causant une brèche importante au niveau du circuit primaire du réacteur, d'introduire de l'eau borée sous pression dans celui-ci et que le but de cette manœuvre est d'étouffer la réaction nucléaire et d'assurer le refroidissement du cœur. Le niveau d'incident indique qu'on a frôlé ou qu'on est en train de subir un accident nucléaire.

Le circuit d'aspersion de l'enceinte (EAS) pulvérise, en cas d'accident, de l'eau contenant de la soude dans l'enceinte du réacteur. Son objectif est de conserver l'intégrité de l'enceinte du réacteur, en diminuant la pression et la température à l'intérieur, et d'éliminer l'iode radioactif présent sous forme gazeuse. Dans un premier temps, ces deux systèmes de sauvegarde sont alimentés en eau par des réservoirs. Ils sont ensuite alimentés par des puisards qui récupèrent en bas de l'enceinte l'eau déjà injectée. Afin de permettre ce passage en recirculation, le niveau d'eau dans ces puisards doit être supérieur à un niveau minimal. Ce niveau, spécifié dans les règles générales d'exploitation du réacteur, permet en effet de s'assurer de la manœuvre de vannes participant à la réalimentation des systèmes d'injection de sécurité et d'aspersion de l'enceinte.

Ce vendredi 19 juillet 2019, EDF annonce un redémarrage du réacteur pour samedi 20 juillet 2019 à 23:00. Pour tout le monde le mieux serait de le mettre à l'arrêt définitif et de passer à autre chose.

JPS

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photos : DR, Next-Up, CAN84