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En 1990, Leny Paris avait 20 ans, physique de sportif, 1m80, 70kg. La France rayonnait et le plateau d'Albion dans le nord-est du Vaucluse avait été désigné par les gradés et le général De Gaule comme site souterrain de la force de frappe nucléaire avec en ligne de mire l'URSS. Sur cette base 200 implantée sous terre, pendant plus d'un quart de siècle - de 1970 à 1996 - se sont succédé dans les 18 silos à missiles et au contact des ogives radioactives plusieurs dizaines de militaires. Leny y est promu sous-officier fusilier commando de l'air, affecté à cette base maudite. A l'époque il en est fier. Sa mission : garder, protéger, et intervenir sur toutes les ZI, les zones de lancement des engins de mort. A raison de quatre jours par semaine, pendant onze mois, de 8h du matin à 8h le lendemain.

plateau-albion_instruction-militaire_1985_1er-gms.jpgPlusieurs dizaines de militaires dans la fleur de l'âge (on évoque même plusieurs centaines) se sont ainsi relayés dans les galeries souterraines et les installations de tir , sans aucun équipement de protection contre les radiations, sans dosimètres de mesures. Les gradés et la Direction des Applications Militaires du Commissariat à l'Energie Atomique avaient décidé que seuls des membres du SPRA (Service de Protection Radiologique) serait équipés d'appareils de quantifications de la radioactivité et que seuls des personnels du Dépôt d'Armement et de Munitions Spéciales (DAMS) porteraient des combinaisons NBC (Nucléaire, Bactériologique, Chimique). La piétaille en uniforme point. Et encore moins de protection pour les populations avoisinantes, pour les provençaux aux accents chantants qu'il suffirait de galvaniser avec quelques discours patriotiques et retombées économiques locales. Le même scénario mis en place pour les personnels du CEA et les populations locales de Polynésie haut lieux des essais atomiques tricolores.

En guise de tenue, la chaleur aidant, Leny et ses compagnons portaient des combinaisons trouées et ponctuellement des masques à gaz aux cartouches vétustes ou périmées. Là résidait la grandeur de la France. A l'issue de leurs gardes, ces tenues étaient restituées en vrac à l'armurerie et ne subissaient aucune décontamination ni lavage intensif. Le lendemain d'autres quidams les enfilaient tel quels.

Après le discours nationalistes, la dure réalité de la maladie et de la mort

Lény à 47 ans aujourd'hui, et de la grandeur et de la fierté, reste surtout une crédulité face à cette ignorance acceptée et savamment entretenue par le pouvoir. Et aussi un corps mutilé, amoindrit, en souffrance, gavé de médicaments pour pouvoir se lever encore quelques moments dans la journée. L'ancien militaire à les traits de la violence radioactive sur son visage. Et la nécrose osseuse qui le ronge, la fibromyalgie qui le paralyse peu à peu, la surdité mixte bilatérale qui l'isole du monde extérieur font leurs ravages sournois, implacables, morbides.

Plateau-Albion.jpgTout a commencé à se révéler dans les années 2000. Une fracture spontanée se produit sur l'une de ses chevilles. Le rhumatologue suspecte un problème. Impossible qu'une ostéoporose puisse atteindre un homme jeune de 28 ans. Sauf... en cas d'irradiation  comme le montre à présent des études du Comité Européen d'Etude sur les Risque d'Irradiations (CERI). Les 17 professeurs que Leny va consulter un peu partout en France, à Paris, à Bordeaux, à Toulouse n'avaient vu un tel cas. Mais comment ne pas faire le lien avec les recherches de l'organisme européen sur les 'liquidateurs" de la centrales nucléaires de Tchernobyl qui a explosée en avril 1986. Ces personnes contaminées souffrent d'ostéoporose et d'un vieillissement prématuré du corps. Un grand nombre sont déjà mortes. Même cause, mêmes effets.

Lény, qui est handicapé à présent à 80%, mène depuis, un combat titanesque contre la pieuvre militariste et sa loi du silence, contre l'Etat qui couvre et organise les jeux de guerre, mais aussi auprès des anciens militaires de la Base 200 de St-Christol pour se regrouper et agir pour la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat dans leur situation. En 2015, les anciens du plateau d'Albion se sont regroupés en association des victimes du plateau d'Albion (AVPA). Pour confronter leurs pathologies au regard de leur parcours professionnel militaire, leur irradiation commune, et pour s'unir dans un combat pour la dignité face à l'omerta. Ils sont une trentaine à présent, la quarantaine bien souvent, pères de famille et toujours l'ostéoporose ou encore la condensation des plateaux vertébraux avec ostéophytose multi-étagée ou bien des problèmes de prostate. Certains sont des appelés qui charriaient en 1997 les missiles de lancement, les rapatriaient vers le compactage en vue de leur  transformation et adaptation pour la Marine qui allait les utiliser à son tour. Certains n'ont pas compris tout de suite à quoi ils participaient et se réengageait sur une autre base de missiles nucléaires, telle celle de Mont de Marsan qui, jusqu'à il y a peu abritait encore ces engins de mort.

Plainte contre l'Etat

Après 18 années de bagarre avec les autorités et institutions, d'échanges incessants de courriers et de documents avec le ministère de la Défense (des Armées), Leny Paris à déposé une plainte auprès du Procureur de la République de Mont de Marsan. Il espère qu'une enquête pénale sera ouverte et un juge d'instruction saisi. A l'appui de son dossier : 24 documents, expertises médicales, rapports d'organismes, courrier au médiateur de la République pour obtenir les relevés de radioactivité sur le plateau d'Albion et le conseil de celui-ci de s'appuyer sur le rapport de l'Office de Prévention Contre les Rayonnements Ionisants (OPRI) de 1999 reconnaissant que du plutonium et du césium étaient bien présents sur le plateau.

albion2_demantelement.jpgPendant ce temps, le ministère de la Défense a reconnu le handicap de Leny à hauteur de 20%, un aveu en demi-teinte qui permet à la "grande muette" de ne pas lui verser de pension militaire qui ne s'ouvre qu'à partir de ... 30% ! Car pour l'institution, ce personnage est simplement en manque de vitamines. Vitamine B12, certes, comme pour les personnes qui ont subit des séances de radiothérapies. Chaque semaine, une infirmière vient depuis chez lui pour lui faire une injection. Souhaitons que le Procureur se sente suffisamment libre pour ouvrir, sans tarder, une enquête judiciaire.

JPS