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Il est bien loin le temps ou l'arrogance nucléaire s'étalait sur des pages entières d'internet sous forme de méthode Coué : "La croissance du groupe AREVA, leader mondial de l'énergie nucléaire, est très soutenue dans toutes ses activités et se traduit par une augmentation équivalente des effectifs. Pour faire face à ces défis, AREVA recrute en 2008, 12 000 nouveaux collaborateurs dans le monde dont plus de 4 000 en France." Pour cette quatrième année consécutive, les fleurons régionaux du nucléaire du sud de la France font profil bas et le moral n'y est pas. Leur rencontre destinée aux jeunes en formation, notamment les lycéens, mais aussi les étudiants et les personnes en reconversion n'a pas remporté le succès escompté. Tous ici, parmi les "exposants" et autres "sergents recruteurs" et malgré quelques postures de fanfaron, ne se voilent plus la face : une page se tourne. Malgré les quelques soubresauts de la bête atomique qui ne parviennent même plus à donner le change.

2017-03-22_CAN-SE_CAN84_Pierrelatte_journee-recrutement-Areva-CEA-EDF_02.jpgLes antinucléaires du sud-est ont donc décidé d'être présents à l'entrée de la Halle des sports pour rencontrer et alerter les jeunes en recherche d'emplois ou de formation. Et repousser ainsi la glu visqueuse de propagande qui a été déversée depuis des décennies sur les esprits de cette région la plus nucléarisée d'Europe où l'on travaille pratiquement de père en fils pour la sainte entreprise. Morts et victimes de cancers compris.

La mort en face

Premier contact dans la fraîcheur matinale avec André (prénom changé pour cause de protection). Il a 58 ans et passe en jogging. Retraite anticipée pour cause de leucémie. Il travaillait chez EDF Tri (comprendre Tricastin) à la "chimie". Mis au rencart par la hiérarchie car plus assez productif. Boudé aussi par quelques collègues qui vivent sa maladie comme une trahison de la famille et un miroir de leur propre exposition à la mort. Lui est soigné et s'accroche aux propos rassurants que lui a tenus l'oncologue : il peu durer encore une décennie et plus si il fait un peu de sports et à une bonne hygiène de vie. L'espoir dans le désespoir. Pas le cas de tous tels ses 15 anciens collègues de site rongés par le même mal. "Ca va péter à Tricastin, ce sont surtout les réacteurs 1 et 3 qui sont dans un état lamentable; Et on ne peu pas les sauver" murmure-t-il en jetant des regards de tous côtés. Prudence car ici chacun est un délateur potentiel, on n'aime pas la critique ou tout simplement la lucidité. On doit fidélité jusqu'à la tombe et l'entourage aussi. " Il n'est pas possible que la décennale des 40 passe" (comprendre la visite de contrôle qui a lieu au terme de 10, 20 ans et à présent 30 ans pour pouvoir prolonger la durée de fonctionnement d'une installation nucléaire), "Ce sont de vieilles casseroles trouées de partout. Bien  pire qu'à Fessenheim" affirme-t-il. Il égrène alors une liste incroyable de délabrements et bricolages pour tenir coûte que coûte malgré les atteintes à la santé et à la vie des salariés, les rejets radioactifs à tout va, les petits arrangements quotidiens avec la sécurité.

Tout au long des quatre heures passées s'enchainent les propos d'humains désenchantés et fatalistes dans un monde à l'agonie. Chez les jeunes, aucune illusion : "On vient là car y'a pas grand chose d'autre et faut avoir quelques pépètes pour croûter" ou encore "Moi je veux être électricien alors ce sera chez EDF ou Areva ou au CEA mais si je peux ailleurs je préfère, je ne suis pas dingue c'est des oufs!" Pas certain que sur le stand de dépôt des cv cette expression sincère soit de mise. Pourtant ici les tenanciers se veulent aguicheurs et accueillants avec leurs gadgets promotionnels. Un lycéen féru de littérature les affublera d'ailleurs d'un autre nom : "les Thénardier".

2017-03-22_CAN-SE_CAN84_Pierrelatte_journee-recrutement-Areva-CEA-EDF_04.jpgToute révolte annihilée ? pas sûr...

Une autre vision terrible se présente aux yeux des antinucléaires, celle de parents résignés conduisant leur ados et jeunes adultes à ce marché aux humains. En tentant d'y placer tous leurs secrets espoirs que leur enfant échappe à l'Agence de l'emploi du coin. Quelle résignation dans les corps et les têtes. L'atomisme est parvenu en quelques décennies à briser tout espoir, toute révolte. De l'illusion d'un monde radieux avançant vers le progrès sans fin grâce aux militaires et au génie originellement tricolore à la désillusion du chômage et de la misère pour le pus grand nombre, maladie radio-induites et cancers en prime. 

Toute révolte annihilée ? pas certain car de-çi de là les propos sont cinglants, y compris chez des salarié-es des entités nucléaires. Pierre (prénom changé) : "Ca ne peu plus durer, on nous prend pour des cons, on n'a plus les moyens de travailler correctement, les directions nous mettent sans arrêt la pression. Mais bordel on ne travaille quand même pas dans une chocolaterie." Annie (prénom changé) : "Et ces pauvres jeunes qu'on va pêcher pour renouveler le cheptel car nous on est au bout du roulot. Il faut voir le nombre de collègues qui sont sous tranquillisants ou même à la fumette".

Du côté de ceux du CEA s'exprime le casse-tête sans fin de la quête éperdue de leur Graal illusoire, parvenir à ce que depuis 60 ans aucun scientifique et technicien n'a réussi à faire sur tout le globe bien qu'ils nous l'aient promis chaque année : supprimer les déchets radioactifs, les faire disparaître, ne plus les avoir sur les bras, les recycler en permanence tout en diminuant leur nocivité. Impossible quadrature du cercle puisque c'est le principe même de détruire l'atome qui est à l'oeuvre et génère la radioactivité. Ce n'est pas de la mécanique ni même de la chimie de base mais un processus sans fin jusqu'à extinction définitive de la réaction atomique. Se pose alors pour eux la question éthique : "Avions-nous le droit moral de nous lancer dans une telle aventure ?" Fait significatif : alors que les antinucléaires discutent et échangent librement avec les jeunes et les salariés de tous niveaux hiérarchiques, de leur côté les uns et les autres ne se mélangent pas, chacun s'inscrivant dans un jeu de rôle et de postures d'opérette alors que la mort rode. Kafka est présent.

2017-03-22_CAN-SE_CAN84_Pierrelatte_journee-recrutement-Areva-CEA-EDF_01.jpgSi les jeunes qui viennent à ce "forum des métiers" (piloté aussi par l'Union des Industries Métallurgiques et Minière - UIMM) avec leur beau cv comme leur ont conseillé d'une seule et consensuelle voix les profs et le lobby nucléaire, ils en ressortent du hall d'exposition avec déjà une belle expérience quelque moins conformiste : " Ils pensent que nous sommes encore au siècle passé et si ils nous parlent à la mode djeun's ils raisonnent en croyant que nous n'avons qu'eux et nos parents ou profs comme infos. Oh oh internet existe et les forums en ligne aussi" rigole Chuck. "Et attends, ils nous prennent le cv mais on voit bien que c'est de la com' pour faire croire qu'ils embauchent alors qu'ils licencient. Au mieux le fils ou la fille du mec qui bosse déjà dans la boîte sera pris, et encore..." enchérit Lydia. "Mais bon mieux vaut prendre ça plutôt que rien mais ce n'est pas par passion, pourtant je voudrais bosser pour quelque chose d'utile à la société toute entière. C'est ça qui m'a fait accrocher sur la prévention des risques ou labo environnement, mais c'est du pipeau, ils ne parlent pas d'environnement mais perspectives d'amélioration pour eux et leur nucléaire" constate amer Quentin. Oui, il y a loin de la coupe aux lèvres.

Des bleus et du vague à l'âme...

Les gendarmes, venus relever l'identité des antinucléaires - considérés par les autorités comme de dangereux déstabilisateurs à surveiller de prêts et à ficher - reconnaissent eux-mêmes qu'ils ne savent pas précisément ce qu'ils devront faire pour la population si une installation nucléaire explose. Réquisitionnés certainement mais pour quoi faire ? et avec quel matériel pour aller au front radioactif ? Mystère et boule de gomme comme pour tous ceux et toutes celles que le commun des mortels croit être au fait des actions à accomplir et des gestes qui sauvent (pharmacien, médecin, administration, élu-es, hôpitaux,...) : " De toute façon on n'a pas de combinaison de protection en nombre pour nous équiper, on sera envoyé au casse-pipe" et le collègue en uniforme municipal de surenchérir : " Nous serons laminés car il n'y aura rien à faire sinon fuir...".

Les antinucléaires remettent aux jeunes et à quelques salariés de l'atomisme les derniers "QCM sur le nucléaire à l'attention des béotiens" mais promis Claire, nous en changerons le titre puisque personne dis-tu ne connait le mot béotiens chez les dj'euns. Enfin on le change si rien, aucune installation nucléaire ne pète d'ici là.