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La conférence, le conférencier "scientifique" et le parti-pris:

La conférence et le débat qui a suivi ont été enregistrés par un militant, et sont disponibles ici :
audio de la conférence et du débat en intégralité

Fichier audio intégré
Le support utilisé est une présentation powerpoint, que le conférencier met à libre disposition. On le trouve ici : powerpoint de la conférence "Quelles énergies pour 2050" . Il est possible au lecteur de ce billet de suivre le commentaire de Jacques Foos en faisant défiler les différentes planches de la présentation qu'il commente.

Monsieur Jacques Foos est licencié ès-Sciences, Docteur de troisième cycle en chimie nucléaire et Docteur d’Etat ès-Sciences Physiques. Il enseigne en tant que maître assistant puis chargé de cours aux Universités de Paris XI, Paris V et Paris VI. Puis, de 1983 à 2008, il tient la chaire de "rayonnements, isotopes et applications" au CNAM où il fut également directeur du Laboratoire des Sciences nucléaires.

Calculs et extrapolation arbitraires donnés pour vérité

On peut très bien résumer la conférence de la manière suivante : L'augmentation de la consommation énergétique de nos sociétés est évaluée, pour la planète, par le conférencier, pour le siècle dernier. Elle est, en fonction de critères qui lui sont propres, recalculée et extrapolée jusqu'à atteindre la consommation supposée en 2050. Des critères démographiques sont intégrés. L'évolution de tous les pays "en voie de développement" est posée en hypothèse comme devant suivre la même courbe, en plus  que les pays dits "développés".  Le conférencier pose enfin comme hypothèse trois scenarii, en accord avec ce qui précède, sur les solutions énergétiques à apporter, et arrive ainsi à trois valeurs, en Giga Tonnes Equivalent Pétrole (GTep), correspondant au différentiel qu'il calcule, pour ces trois scenarii, entre aujourd'hui et 2050.

Le reste de la conférence va consister à lister toutes les possibilités de produire de l'énergie, et donc plus d'énergie, renouvelable ou non, pour combler ce différentiel, décrémentant au fur et à mesure, les chiffres correspondant aux trois scenarii. Le conférencier évaluera également les économies d'énergie, mais, bien sûr, dans les limites de notre mode de développement. Le nucléaire sera exposé en dernier. Les Giga Tonnes Equivalent Pétrole que pourra produire le nucléaire, à l'horizon 2050, ne seront même pas suffisantes pour atteindre l'objectif que s'est fixé le conférencier, quel que soit le scenario. Mais, bien sûr, "On n'échappera pas néanmoins à un parc nucléaire conséquent au niveau mondial". Il faut donc "s'y préparer et relever les divers challenges du nucléaire". CQFD. La messe est dite.

Une véritable supercherie

Tout d'abord, la première entourloupe, sans doute la principale, concerne le conférencier. En effet, Monsieur Jacques Foos nous assène un cours de géopolitique, d'économie, de sociologie, de démographie, d'expertise en énergies, etc..., etc... et, comme tous les scientifiques français, ce Monsieur, qui a quelques diplômes[1] qu'il fait beaucoup ronfler, disserte et pérore sur tous les sujets possibles et imaginables, et ce sans y avoir quelque compétence que ce soit. Mais... ses diplômes en chimie nucléaire et en physique l'autorisent à parler, au nom de "LA" Science, dont il est le dépositaire, sur tous les sujets qu'il ignore.

Or, même dans les domaines techniques, où un scientifique lambda, qui se tient informé, a quelques idées assez précises, Monsieur Foos accumule les erreurs et même ce qu'on peut qualifier de mensonges et manipulations. Il seront rapidement brossés au chapitre suivant.
Pour ce qui est du fondement de son discours, il est donc construit sur le seul mode de développement des sociétés humaines qu'il pose comme possible : celui des sociétés dites développées, avec un mode de production extrêmement Jacobin, centralisé à outrance. Monsieur Foos rajoute même qu'il faudra(it) rajouter beaucoup de lignes à Haute Tension, à l'horizon 2050 pour router, dans toute l'Europe, entre autres, l'indispensable électricité nucléaire qu'il nous promeut.

Monsieur Foos semble ignorer que ce modèle est en train de s'écrouler, économiquement et techniquement. Plusieurs interventions de grande qualité dans l'auditoire ont explicité les choix de re-localisation de l'énergie, seules solutions réellement d'avenir. Enfin, Monsieur Foos devrait essayer de s'informer un peu avant d'exposer ses bêtises et Je lui conseille d'abord de consulter la base de données de Wise-Paris : http://www.wise-paris.org/  ainsi, entre autres, que la lecture de cet article en français de l'IEER (Institute for Energy and Environemental Research) dont le sous-titre est : "Where Science and Democracy Meet". Des irresponsables, ces états-uniens, ils veulent se passer du nucléaire et en plus du charbon ! http://www.ieer.org/ensec/no-40/no40frnc/regrid.html

Les mensonges et manipulations "scientifiques"

Les sujets sont multiples, certains ont été largement abordés par les intervenants de la salle (uranium, exploitation des mines au Niger entre autres, déchets nucléaires pour lesquels "on va trouver la solution", etc...). Je n'en commenterai que deux, particulièrement choquants:

L'énergie éolienne : Ses caractéristiques, selon le conférencier, sont, entre autres, nuisances sonores, visuelles, etc... il a bien raison, comme on peut le voir dans la photo ci dessous :

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Si l'on veut être un peu plus sérieux, le problème principal, nous explique le conférencier, lié à l'éolien (et d'ailleurs au photovoltaïque) est l'intermittence de sa production, et, de plus, le fait que cette production est parfois importante à des moments inappropriés, et manquante en cas de forte demande. Il faudrait donc construire un MégaWatt de gaz par MégaWatt éolien, pour lisser la production.  Et, bien sûr, en creux, on entend bien le discours sous tendu : Le nucléaire, lui, n'est pas intermittent !

Une évidence technique manipulée en fonction d'un intégrisme nucléariste

Tout esprit quelque peu logique s'aperçoit bien vite de la malhonnêteté de ce propos : l'électricité ne se stocke pas, qu'elle soit nucléaire, éolienne ou photovoltaïque. Or le nucléaire souffre exactement du problème inverse de l'éolien et du photovoltaïque, c'est qu'il produit "en base" (c'est à dire, à 5% près sur lesquels on peut jouer) toujours la même quantité d'électricité, de jour comme de nuit, l'hiver comme l'été. Il faut donc la stocker, c'est le rôle des STEP (stations de pompage turbinage), fort nombreux dans notre pays pour lisser la production nucléaire.

La politique du tout électrique, totale aberration énergétique, a été instaurée dans ce pays afin de valider la décision de tout miser sur le nucléaire et sa surproduction ponctuelle. D'où le rôle aussi des " tarifs de nuit" destinés à consommer de l'électricité quand on n'en a pas besoin, et également le choix de la  vente à bas prix aux pays voisins quand la demande est faible (la nuit par exemple) toujours pour écouler une production quasi non-modulable .

Comme il a été pressenti plus haut, l'auteur de ce billet n'est pas, mais pas du tout un fervent défenseur de l'éolien industriel, mais plutôt de mix énergétiques re-localisés, à échelle humaine. Mais les attaques stupides sur cette technologie basées sur de la malhonnêteté intellectuelle me révulsent. L'éolien industriel, d'ailleurs, et toutes les énergies alternatives, avec leur qualités et leurs défauts, sont essentiels dans la phase de transition énergétique qui s'impose, quand il faudra arrêter nos centrales nucléaires, par simple raison, ou à cause de l'accident majeur qui nous attend.

Le conférencier aurait pu, s'il était vraiment sérieux, formuler une véritable objection à la technologie utilisée par les éoliennes industrielles. Les aimants permanents ultra puissants qui y sont utilisés pour des raisons de rendement, sont constitués d'un alliage de fer et de neodyme, élément chimique issu des terres rares, dont on connait l'extraction extrêmement polluante en Chine.

Le photovoltaïque : Concernant la progression possible de la fabrication de panneaux photovoltaïques (12 m2 par habitant en 2050), le conférencier dit ( à 29' 20'') : "Avec nos connaissances d'aujourd'hui, on épuise tous les métaux rares de la planète". Et il ajoute : "donc il y a aussi le démantèlement, il n'y a pas que le nucléaire, le démantèlement..."

Or la filière silicium du photovoltaïque représente 90% des panneaux installés aujourd'hui qui continuent à être installés massivement. Or ils ne contiennent aucun métal rare. Le silicium, deuxième élément le plus abondant sur la terre après l'oxygène, est dopé au phosphore et au bore. Seuls les panneaux issus des filières "couche mince", qui recherchent un meilleur rendement, contiennent des métaux rares ou lourds. Personne n'obligerait une société basée sur des "sciences citoyennes" à utiliser cette filière effectivement sale. Le seul défaut, et il est de taille, pour la filière silicium est son énergie grise importante (l'énergie qu'il faut dépenser pour sa fabrication). Il faut de 2 à 3 ans de production pour compenser cette énergie grise (essentiellement la purification du silicium) pour une durée de vie de 30 à 40 ans.

De plus, les cellules issues de la filière silicium sont entièrement recyclables, et on les recycle pour produire de nouvelles cellules. Non seulement il n'y a rien à démanteler, mais le silicium étant déjà purifié, il y a moins de besoin d'énergie grise. Monsieur Jacques Foos devrait avoir honte de répéter ainsi les âneries de tous les nucléocrates qui ne connaissent rien au sujet, mais qui pérorent. Mais est-ce bien de l'ignorance crasse, ne serait-ce pas plutôt de la manipulation ?

En tout état de cause, ci-dessous un lien très documenté sur la filière : http://www.photovoltaique.info/-la-technologie-photovoltaique-.html

Ces deux exemples sont particulièrement parlants, l'auditeur de la conférence pourra se faire sa propre opinion : tout est à l'avenant! Mais il reste un dernier sujet à évoquer, car les propos du conférencier à ce sujet ont été révoltants. Il s'agit de la sécurité des populations.

Le danger insupportable du nucléaire

Après Three Miles Island, Tchernobyl, et Fukushima, personne ne peut plus nier le risque de catastrophe majeure. Le conférencier ne peut le nier. Il eut alors été en contradiction avec André-Claude Lacoste, président de l'Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) qui déclarait, lors de la conférence de presse du 3 janvier 2012 consacrée aux "évaluations complémentaires de sécurité" : "Malgré les précautions prises, un accident nucléaire ne peut jamais être exclu". Il le répétait d'ailleurs autrement : "Personne ne peut garantir qu'il n'y aura jamais d'accident nucléaire en France". Et je rappellerai la conclusion de cette conférence : "Les 79 installations testées présentent un niveau de sûreté suffisant pour que l'ASN ne demande l'arrêt immédiat d'aucune d'elles". Seule cette première phrase a été commentée. Or elle était suivie de : "Corrélativement, et c'est indissociablement lié, et dans le même temps, l'ASN considère que la poursuite de l'exploitation de ces installations nécessite d'augmenter, dans les meilleurs délais, au delà des marges de sûreté dont elles disposent déjà, leur robustesse face à des situations extrêmes." Suit toute une série de prescriptions très lourdes, qui ne seront pas détaillées ici.

Ce que l'on peut déduire, en toute logique, de ces propos, c'est qu'en cas de "situation extrême", et ce, avant "l'augmentation de robustesse" qui ne saurait intervenir rapidement car il s'agit d'investissements très lourds, l'accident majeur est certain.

D'où la question d'un intervenant sur l'objet de la conférence : "Peut-on sortir du nucléaire ? "  L'affirmation du conférencier : "la planète en a besoin" !!!! , dit l'intervenant, va être contredite par l'accident majeur, statistiquement irrémédiable, qui va conduire, comme au Japon, à l'arrêt de tous les réacteurs. On peut donc sortir du nucléaire, en tous cas au Japon."

Je passerai sur les réponses d'une nullité désolante du conférencier, du genre, à propos, par exemple, de ses hypothèses  productivistes " il faut voir, depuis quinze ans comment ça évolue, de toutes façons, hein (91' 57'' )", belle phrase, puissante, de prospective géo-politico-économique, ou, plus grave, à propos de l'accident majeur, après le couplet sur l'ASN : "Ne vous inquiétez pas (93' O1'' ), je vis dans une région où il y a des réacteurs nucléaires",  toute la France vit près de réacteurs nucléaires, Monsieur.

Par ailleurs, tout dans nos sociétés construites sur le profit va à l'encontre de l'accroissement de la sécurité. La part extraordinairement importante de la sous traitance ne peut que multiplier les risques de façon exponentielle. Et cela n'ira pas en s'améliorant.

L'expert scientifique-conférencier fera le liquidateur planqué dans un bureau... avec d'autres "experts" comme lui!

Le pompon de la conférence fut, je crois, la réponse à la question d'un intervenant : "Serez-vous inscrit sur la liste des liquidateurs le jour où l'accident va arriver ? Est-ce que vous serez prêt à assumer le fait que, en étant promoteur du nucléaire, vous êtes en quelque sorte responsable de l'accident ?" Monsieur Foos répond, du tac au tac : "Bien sûr, ça c'est clair". La suite de la question : "donc, vous serez parmi les gens qui iront jeter du béton sur la centrale". Et là, brusque reculade : "..ma mission d'expertise auprès des CLI (Commission Locale d'Information), je l'assumerai tant que j'aurai des neurones..." . Suite de la question : "Est-ce que vous irez sur le chantier ? Réponse : "on n'aura jamais à faire ça chez nous, on parle de réacteurs qui sont complètement différents".

Je passerai sur les "zéro morts au Japon", bien repris par une personne de la salle. On peut feindre l'ignorance, mais pas pour un expert dans le nucléaire :  "L'essentiel du travail de liquidateur à Fukushima a été effectué par des sans logis de Tokyo, et des  "burakumin", parias de la société japonaise, estimés entre 2 et 3 millions, mis à l'écart pour leurs convictions religieuses. Attirées par l'appât du gain, ces "petites mains" (payées jusqu'à 3500 euros par jour pour une intervention de quelques minutes à plusieurs heures.), âgées généralement, comme le demande l’exploitant de la centrale, de plus de 45 ans, méconnaissent pour certains totalement le monde du nucléaire. On va leur demander de se taire, et ils iront mourir ailleurs. Autrement dit, Tepco achète leur silence."[2]

Mais en France, "on n'aura jamais à faire ça", n'est-ce pas ? Les propos de ce Monsieur sur les morts au Japon sont donc proprement indécents !
 
Conclusion

Il est extrêmement important d'être partout où des individus malfaisants comme ce conférencier dispensent leur art du mensonge, et de leur apporter la contradiction. Si un débat national sur l'arrêt du nucléaire est organisé un jour, on voit bien que ces soi-disant "scientifiques" pèseront très lourd. Informons nous, et luttons contre cette technologie de mort jusqu'à la disparition totale des Installations nucléaires civiles ET militaires. Et essayons d'y arriver avant l'accident majeur. La sortie définitive du nucléaire est malheureusement  impossible. Les déchets sont là et resteront là, cela a été largement évoqué par le public. N'en déplaise au Monsieur Loyal, présentateur de la conférence, qui affirme "avoir la solution", et veut d'ailleurs l'exposer dans une prochaine conférence (!), le plutonium, par exemple nous empoisonnera pour encore 240 000 ans.

Gilbert Tallent, le 23 avril 2012

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[1] Dommage pour Monsieur Foos qu'il ne soit pas issu du corps des Mines, des Ponts et Chaussées ou de Polytechnique, car il aurait été encore beaucoup plus orgueilleux et suffisant, mais... certainement pas nécessaire, comme dirait une candidate à l'élection présidentielle. En plus, tare définitivement indélébile, ce Monsieur n'a jamais travaillé pour le Commissariat à l'Energie Atomique (CEA), l'organisme qui dirige la France. Les diplômés universitaires sont un peu, en France, les cancres de nos "grands" ingénieurs issus des "grandes" écoles.

[2] Interview d'Annie Thébaud-Mony, Directrice de recherche à l'INSERM, enseignante de 3e cycle : formation doctorale "Recherches comparatives du développement" de l’EHESS (Paris). Monsieur Foos aurait dû suivre ses cours, il nous aurait épargné ses bêtises sur le développement.