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Le prix Nobel Oé déclare à Paris en ce mois de mars 2012 : "Je n'avais jamais ressenti aussi profondément le manque de maturité de la démocratie Japonaise"

Ce genre de réaction commence à fleurir un peu partout : de l'article du journal Marianne relatant les critiques violentes contre le système nucléaire au Japon, en passant par les critiques féroces de l'ancien directeur du quotidien "Asahi Shimbun" Yoichi Funabachi, aux déclarations du prix Nobel de littérature Kenzaburo Oé effectuées lors du 32ème salon du livre Parisien : le monde commence à peine à prendre conscience de l’étendue du désastre de Fukushima-Daiichi et, entres autres, de la manière dont la crise nucléaire a été et est encore gérée par les autorités Japonaises.

La crise de Fukushima cristallise la fragilité du Japon

"Serons-nous capables de réagir ou resterons-nous silencieux ?" Telle est la question posée par le prix Nobel Oé (3) à l'occasion de la conférence sur le Japon organisée au salon du livre de Paris, le 17 mars. Évoquant la collusion globalisée du bloc électronucléaire, M. Oé déclare encore : "Le plus désespérant pour moi est la conspiration du silence menée par les compagnies d’électricité, des administrations, du gouvernement et des médias pour cacher les dangers [du nucléaire]." Depuis mars 2011 ont été révélés tant de mensonges, il y en aura probablement d'autres... La révélation de cette complicité des élites pour dissimuler la vérité me bouleverse ; sommes-nous un peuple aussi facile à berner ?"

Kenzaburo Oe appelle à l'arrêt de toutes les centrales nucléaires et en fait la priorité de son activité de citoyen aussi bien que de son travail littéraire.

Un gouvernement, quel qu’il soit, ne peut traiter un accident nucléaire comme aucun autre type de situation accidentelle

On disait la démocratie Japonaise évoluée - même si ce terme est imprécis -, ou plus précisément d'évolution rapide compte tenu de sa jeunesse relative ; dans le classement The Economist effectué en 2010, ce pays figurait d'ailleurs à la 22ème place, largement devant... la France classée en 31ème position. Vlan, patatras, cette démocratie "avancée" vient probablement, confrontée au cauchemar de toute démocratie - une crise nucléaire majeure -, de régresser de quelques dizaines de places.

2011-10-31_corium_poupee_Fukushima.jpgMalgré toutes les déclarations initiales pourtant assénées à grands coups de médias et "d'autorités" et experts nucléaires diverse et variés, il commence à devenir de plus en plus clair que le Japon n'a pas géré la catastrophe avec spontanéité et efficacité. Notament dès les premières heures - pourtant décisives - de la gestion de la crise nucléaire en cours de développement. Pour mémoire, rappelons-en quelques traits :

- Indécision prolongée des plus hautes autorités nationales
- Aveuglement des autorités locales et régionales
- Manque de maturité et faiblesse des autorités internationales
- Manque d'entraide et d'assistance internationale (pas de demande, pas d'offre)
- Manque de communication à tous les niveaux et principalement vers la population
- Faiblesse ou non-sens des mesures sanitaires (les pastilles d'iode restées dans les armoires sont un excellent exemple)
- Procrastination évidente de l'opérateur
- Non-prise de conscience d'un l'emballement nucléaire pourtant évident
- Sentiment de "toute-puissance" des techniciens et scientifiques locaux

Tous irresponsables, aucun responsable...

Il aurait pourtant suffi que le gouvernement Japonais remplisse son rôle : gouverner s'apprécie toujours en temps de crise et il faut hélas reconnaître que M. Kan n'a pas été à la hauteur des événements. Personne n'a voulu endosser le costume de "chef" dans cette crise, personne n'a voulu prendre ses responsabilités, chacun a fait semblant de regarder ailleurs. Comme aujourd'hui en France ou chaque institution interpellées par les antinucléaires botte en touche et renvoie sur le voisin. Le Conseil général sur le Préfet, le Préfet sur l'Autorité de Sûreté Nucléaire, l'ASN sur l'exploitant nucléaire, l'exploitant nucléaire sur les normes et contrôles de l'Institut de Radioprotection et de Sécurité Nucléaire, l'IRSN sur l'Agence Régionale de Santé, l'ARS sur un autre organisme, cet autre organisme sur la Compagnie Nationale du Rhône, la CNR sur l'exploitant nucléaire, et ainsi de suite...

2012-03-18_Japon_TV.jpgL'exemple du Japon : M. Kan, 1er ministre, décide de se rendre le 12 mars en hélicoptère à Fukushima-Daiichi afin de tenter d'appréhender la situation et agir directement sur les responsables de Tepco, d'après lui, complétement "le nez dans le guidon", autrement dit incapables de se relever pour communiquer, ne serait-ce que quelques instants. Que se serait-il passé si le site avait explosé lors de sa visite ? (1) Sur le plan stratégique, cette décision vaut zéro pointé : M. Kan n'aurait pas dû se déplacer car il aurait dû avoir ces informations sans avoir à le faire. Est-ce la faute du soldat si le général se trouve soudain privé de renseignements ?


Une société Japonaise immature comme en France, reflet de sa piètre démocratie

Traitant de la société Japonaise trop fortement imbriquée, Yoicihi Funabachi  (2) n'a pas mâché ses mots : "La crise de Fukushima-Daiichi a surtout révélé l'immaturité de la démocratie Japonaise et les failles du système de gouvernement." Les bases de la citadelle Japonaise sont fragiles, artificielles pourrions nous-dire. L'ensemble est aussi reluisant que peut l'être un Tartarin dès qu'il se trouve confronté à un "vrai" lion : la débâcle n'est pas loin.

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(1) Le réacteur n°. 1 explosait quelques heures après le départ de M. Kan
(2) Rédacteur en chef du deuxième quotidien Japonais Asahi Shimbun de 2007 à 2010
(3) Prix Nobel de littérature en 1994


source : www.gen4.fr / http://ajw.asahi.com / www.marianne2.fr