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Précaires du nucléaire : EDF se défausse du risque

Dans une interview, la sociologue et Directrice de recherche honoraire à l’Inserm, Annie Thébaud-Mony*, jette une lumière crue sur la maintenance des centrales nucléaires et sur les risques d'incidents et d'accidents qui découlent de la fragilisation des salariés et de la politique de précarisation dans la gestion des travailleurs par le lobby nucléaire. Témoignage sur ces "invisibles" les plus exposés et en errance d'un site nucléaire l'autre.

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La question sur la sûreté des 58 réacteurs français est relancée depuis la catastrophe nucléaire en cours au Japon. S’il a beaucoup été question de l’incidence des inondations ou des séismes, le facteur humain est tout aussi crucial pour garantir une fiabilité illusoire des installations atomiques. L'accident nucléaire de Tchernobyl, il y a 25 ans, était entièrement imputable à une erreur humaine.

Or, tenter de garantir la sûreté des centrales nucléaires suppose que les employés d’EDF travaillent dans de bonnes conditions. Or, tel n'est pas le cas et, ces dernières années, plusieurs salariés se sont suicidés ou tentés de se suicider dans les centrales.

Entre 2004 et 2007, quatre employés du site de Chinon se sont donné la mort. En septembre 2008, à la centrale de Saint-Alban, un ingénieur de 50 ans a tenté de se tuer, enjoignant à ses collègues, dans une lettre, de « se rebeller contre la direction ». Et, à cette même époque, l’ancien directeur de la centrale de Gravelines avait été condamné pour non-respect de la durée de travail des cadres.

Comme le rapporte un délégué syndical :  "Il y a eu de nombreuses suppressions de postes dans le tertiaire et une redistribution des tâches vers le personnel technique. Le management s’est retrouvé aussi avec une charge de travail accrue." Les ouvriers-techniciens doivent eux aussi faire face à un accroissement du rythme de travail, en particulier lors des arrêts de tranche. Ces opérations consistent à remplacer le combustible mortel et entretenir les réacteurs en situation de risque extrème . Plus les réacteurs restent à l’arrêt, moins ils produisent d’électricité et donc, pour des raisons de rentabilité, EDF fait en sorte que les temps d’intervention soient le plus courts possible.

Problème multiplié au niveau des ouvriers du fait que la direction a recours à des intérimaires "chaire à rems" : la perte progressive de leur savoir-faire. 80 % des chantiers sont désormais sous-traités par EDF. Du coup, « certains agents vivent assez mal de devoir délaisser leurs précédentes missions au profit de tâches de contrôle et de surveillance" signale le médecin d'une centrale nucléaire. "Ils ressentent parfois cette évolution comme une perte de leur identité professionnelle et un manque de reconnaissance de leur savoir-faire ». Situation confirmée par les syndicalistes. « On risque la perte des compétences des agents, dont une grande partie ont atteint les 50 ans. Or on demande aux nouveaux de surveiller des travaux qu’ils n’ont jamais effectués ».

« Nomades du nucléaire » L’externalisation des tâches a été tellement développée ces dernières années que les sous-traitants (plus de 20 000) sont à présent aussi nombreux à travailler dans les centrales que les agents d’EDF.  Ils vivotent d’une centrale à une autre, enchaînant les chantiers sous la menace que leur contrat ne soit pas reconduit, alors que leur salaire avoisine le Smic.

La sociologue et Directrice de recherche honoraire à l’Inserm, Annie Thébaud-Mony*, confirme ce terrible constat qui voit le lobby nucléaire jouer, sans scrupule, avec la vie des travailleurs et des populations.

Quelle est la situation des sous-traitants du nucléaire aujourd’hui?

Annie Thébaud-Mony: Ils sont essentiels à la maintenance des centrales. Mais pour des raisons d’image, et à cause d’une industrie qui ne veut pas assumer les risques qu’elle engendre, ils sont condamnés à être invisibles. En ayant recours à la sous-traitance, EDF fait « disparaître » les travailleurs concernés: il n’y a plus de contrat de travail qui la lie directement aux salariés de l’entreprise sous-traitante. Cela lui permet de poser ses exigences, sans pour autant devoir entrer en négociation avec ces travailleurs. Résultat : une «gestion de l’emploi par la dose», et des sous-traitants qui supportent 80% de l’irradiation. Mais formellement, les limites sont respectées… Avec ce système EDF fait des économies, mais, surtout, elle se défausse d’une partie du risque nucléaire. Il faut savoir qu’à Fukushima aujourd’hui, ce sont des sous-traitants qui interviennent pour tenter de sauver la centrale.

Vous comparez le nucléaire au scandale de l’amiante…

Oui. Il y a une omerta complète sur le lien entre cancer et nucléaire. Une étude épidémiologique internationale portant sur la mortalité par cancer a été menée auprès des travailleurs statutaires dans quinze pays qui produisent du nucléaire. Elle montre que pour une dose accumulée de 20 mSv sur toute une carrière professionnelle, on trouve déjà des excès de cancers très significatifs. Alors, sachant qu’en moyenne les doses cumulées par les sous-traitants sont 10 à 15 fois plus élevées que chez les statutaires… Mais les sous-traitants étaient exclus de cette étude.

Aujourd’hui, vingt ans après le début de l’intensification du recours à la sous-traitance, on voit se multiplier les cas. Sans pouvoir les comptabiliser. C’est exactement le même schéma que ce qui s’est passé avec l’amiante.

Quel est le lien entre la situation des invisibles et la sûreté dans les centrales?

Il faut qu’on arrête de parler simplement de tester les centrales par rapport aux tsunamis ou aux tremblements de terre ! Le problème majeur du nucléaire en France, c’est l’organisation du travail. La sous-traitance ne permet pas aux travailleurs de garder la mémoire des interventions qu’ils ont faites sur telle ou telle centrale, et des particularités des installations. À les faire voyager de site en site, il se produit un effacement des traces. Or, qui nous protège au final contre les incidents? Ce sont ces travailleurs invisibles, que l’on met en situation de ne plus pouvoir nous protéger.

Dans les centrales françaises, le malaise de la «viande à radiations»**

José Andrade, 48 ans, travaille depuis trente ans dans le nucléaire, à la centrale EDF de Cruas, dans le Sud-Est. Il s'appelle pourtant lui-même un «enfant adopté» d'EDF: il fait partie de ces 20.000 salariés d'entreprises sous-traitantes auxquelles l'entreprise a recours pour ses activités nucléaires. Leur nombre égale aujourd'hui celui des agents titulaires.

Ce recours massif aux prestataires, leur précarité, ont été maintes fois dénoncés par les syndicats. Ces derniers jours, alors que le Japon se débat pour éviter la catastrophe nucléaire, ces alertes retrouvent un écho: la précarité de ces sous-traitants n'est-elle pas une menace pour la sûreté des centrales?

«Si vous maltraitez les gens qui y travaillent, vous fabriquez des bombes à retardement», tranche José Andrade, qui file la métaphore: «En tant qu'enfant adopté, je ne supporte pas de ne pas avoir le même traitement que les enfants naturels», dénonce ce représentant du personnel, l'un des rares dans la sous-traitance nucléaire.

La nuit sur le parking

Les sous-traitants du nucléaire s'occupent surtout, à plus de 80%, de la maintenance, notamment lors des «arrêts de tranche», ces périodes de trois semaines où les réacteurs sont mis à l'arrêt pour changer le combustible.

Ce besoin saisonnier est d'ailleurs ce qui justifie, pour EDF, le recours à la sous-traitance. Il n'est «pas nouveau, ajoute Philippe Druelle, directeur-adjoint à la production nucléaire. Depuis le démarrage du parc, dans les années 1980, nous faisons appel aux mêmes entreprises"

Lors des arrêts de tranche, les «nomades du nucléaire», comme ils sont parfois surnommés, parcourent des milliers de kilomètres, d'une centrale à l'autre, dans des conditions difficiles: quand les agents EDF, amenés eux aussi à participer à ces opérations, voient déplacements, frais d'hôtel et repas pris en charge, ces sous-traitants n'ont parfois qu'une soixantaine d'euros pour tout couvrir, et un kilomètre remboursé 23 centimes.

«Certains emmènent la caravane et dorment sur le parking», raconte Laurent Langlard, porte-parole de la fédération CGT des mines et de l'énergie. Le syndicaliste fait toutefois la part entre «ceux qui travaillent pour des négriers» et ceux qui serait satisfaits de leur sort social.

Travaillant au plus près des réacteurs, ces «précaires du nucléaire» sont aussi davantage exposés aux radiations. Ils prennent «80% des doses», selon José Andrade. D'où le sentiment chez ces sous-traitants d'être de la «viande à radiations». Leur suivi médical n'est pas assuré par la médecine du travail interne à EDF, spécialisée, mais par la médecine du travail classique. Même Claude Birraux, député UMP réputé ardent défenseur du nucléaire et de l'excellence de la filière française, se «pose la question» du suivi médical de ces travailleurs, qui est «peut-être à revoir».

L'hypocrite «Gestion de la dose»

La «gestion de la dose» -surveiller qu'un travailleur ne soit pas exposé à plus de 20 millisieverts par an- est aussi du ressort des entreprises sous-traitantes. «Il y a aussi une dose-vie, qui s'accumule tout au long de votre carrière», détaille José Andrade. «Quand vous êtes dosé, quand l'entreprise voit que vous vous approchez du seuil autorisé, elle peut réfléchir à la façon dont elle va vous éjecter quand le contrat signé avec EDF arrive à terme», accuse-t-il.

A la précarité sanitaire s'ajoute la précarité des contrats. A chaque renouvellement de marché, l'entreprise risque de s'en voir préférer une autre. En 2008, pour obtenir la reprise par le nouveau sous-traitant des 110 salariés de l'ancien, José Andrade a participé, avec huit autres, à une grève de la faim de dix jours, pic d'un conflit de six mois. Victoire au bout du compte, une première.

Depuis 1997, EDF a mis en place une charte avec les organisations représentatives des entreprises prestataires. «Elle précise nos exigences et nos devoirs, détaille Philippe Druelle. Si nous voulons avoir des entreprises qui forment leurs employés, nous nous sommes engagés à ne pas passer des contrats au coup-par-coup mais pour des longues durées, six ans en moyenne».
Surveillance «défaillante»

Reste que les syndicats ne sont pas les seuls à s'inquiéter de la précarité des sous-traitants et du contrôle de leurs activités dans les centrales. Début janvier, l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) annonçait qu'elle passerait en revue la question sociale, pour vérifier «si les conditions organisationnelles ne mettent pas l'intervenant dans une situation qui augmente les risques d'erreur».

Dans son rapport 2009 (consulter l'intégralité du chapitre sur EDF ici), le «gendarme du nucléaire» pointe aussi des dysfonctionnements: lors d'un contrôle inopiné le 29 mai 2009, pendant un arrêt de tranche à la centrale de Dampierre-en-Burly, l'ASN a connaissance de «la non-réalisation d'une opération de maintenance sur le groupe motopompe 1 RCV 003 PO par la société sous-traitante de l'entreprise prestataire qui en était chargée, bien que les documents relatifs à cette intervention aient été remplis et indiquent le contraire».

Trois semaines plus tard, contrôle inopiné de l'Autorité: ses inspecteurs jugent la surveillance effectuée par le site «défaillante», «alors même que le prestataire était sujet à une surveillance renforcée par EDF du fait de multiples écarts relevés lors de ses interventions dans les centrales nucléaires d'EDF en 2007 et en 2008».

Robinets incontrôlés

José Andrade abonde : «Quand on supprime trois postes d'agent EDF, il n'y a qu'un poste de sous-traitant pour les remplacer, avec un objectif: réaliser la prestation en un temps donné. Il y a donc deux solutions: soit vous faites des heures supplémentaires non payées, soit vous bâclez le travail et vous faites une fausse déclaration. Alors que le b-a-ba de la sûreté nucléaire, c'est: "j'ai fait ce que j'ai écrit, j'ai écrit ce que j'ai fait". Car il faut une traçabilité en cas d'incidents.»

Les syndicalistes pointent la «perte de maîtrise par EDF» de l'intégralité du processus. «On n'est plus capable de contrôler le travail fait par des entreprises privées dans nos centrales. Par exemple, des robinettiers, il n'y en a plus à EDF. Si bien que, quand un robinet est changé, on ne peut même pas savoir s'il a été monté à l'envers».

On croit le nucléaire sûr - c'est en tout cas le discours officiel servit aux Français depuis cinquante ans- mais en fait, tout comme l'ont montré les aveux des responsables du nucléaire lors du procès de la filiale d'Areva (Socatri du Tricastin) à Carpentras en été 2010 : c'est l'improvisation quasi-permanente, le non-respects des normes de sécurité, l'omerta sur une partie des incidents et des rejets radioactifs dans l'atmosphère et les eaux, le bricolage et le rafistolage en catastrohe

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* Propos recueillis par Marine Chanel et Édith Buisson. Interview publiée dans Charlie Hebdo n°980 en encart du reportage au Tricastin «les précaires du nucléaire» * Auteure de Travailler peut nuire gravement à la santé  (éditions La Découverte, 2007).
** Par Elodie Aufray, in Libération 21 mars 2011
 

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